Depuis quelques semaines, les lycéens bloquent, manifestent, s'organisent. Sur WhatsApp, sur Snapchat, sur TikTok. Et dans les médias, le récit dominant est à peu près celui-là : des jeunes téléguidés, scotchés à les écrans, qui auraient levé la tête de leurs téléphones pour découvrir la rue.
“Les réseaux sociaux sont des infrastructures sociotechniques importantes. Il ne faut pas les considérer comme de simples outils de communication. C’est des espaces sociaux où se jouent des pratiques ordinaires, mais qui permettent de développer des compétences, de s’organiser, de se politiser, de se raconter surtout face à d’autres récits qui ne les montrent pas sous le meilleur jour.”
Se raconter face à d’autres récits est un déplacement essentiel : il retire aux réseaux sociaux leur seul statut de déclencheur ou de manipulateur pour en faire ce qu’ils sont : un espace médiatique et social où quelque chose de politique se construit, se teste, se transmet.
Et la relation entre cet espace et la rue n’est pas celle qu’on croit.
“Il n’y a pas TikTok avant la rue ou la rue avant TikTok. C’est un jeu entre les deux. J’ai vu exactement la même chose que j’avais vue sur les réseaux sociaux avec une pancarte dessinée à la main qui reprend exactement les codes que j’avais vus sur TikTok. C’est pas un prolongement, c’est un jeu de relation entre les deux espaces.”
Un jeu de relation, ni une cause ou un effet. Mais une circulation entre deux espaces où la même chose s’élabore différemment. Ce que Matthieu Demory a observé sur TikTok pendant ces semaines, c’est une éducation politique autonome et partagée : des tutos sur les droits en garde à vue, des carrousels sur comment se protéger des lacrymogènes, des revendications formulées clairement, une esthétique propre.
Zeynep Tufekci, dans
Twitter et les gaz lacrymogènes, distingue trois capacités que les mouvements connectés peuvent mobiliser : narrative, perturbatrice, électorale et institutionnelle. Matthieu Demory applique cette grille aux lycéens et pointe le manque actuel, qui à une perspective institutionnelle et démocratique fondamentale :
“La capacité narrative — clairement réinvestie par les lycéens. La capacité perturbatrice — là aussi réinvestie. Mais il y a quelque chose qui manque, c’est la capacité électorale et institutionnelle. Ils n’ont pas de marge de manœuvre, ils vont pas voter l’année prochaine.”
Deux capacités sur trois. Ils savent se raconter, ils savent perturber, mais la troisième jambe, celle qui convertit la mobilisation en levier institutionnel, leur est pour l’instant structurellement inaccessible. Pas par manque de maturité politique, mais parce que ces mouvements baissent d’une initiative citoyenne, que les corps intermédiaires, malmenés depuis plus de 10 ans, peine à accompagner, outiller, augmenter …
Ce que ça pose comme question n’est pas “les réseaux sociaux sont-ils dangereux pour les jeunes ou pour la démocratie ?” c’est : “qu’est-ce qu’une démocratie fait avec une génération qui maîtrise parfaitement deux des trois capacités politiques, et ne trouve plus les corps intermédiaires pour convertir ces mouvements en dynamiques politiques instituées ?”