Cette semaine, on a reçu deux invités qui travaillent ensemble depuis les deux rives d'une même question : comment exercer notre droit à inventer des mondes ?
Kaïs Dhifi est sculpteur. Il grave le métal, assemble des artefacts. Et avec, il construit
Metalia, un univers fictionnel spéculatif ancré dans une archéologie méditerranéenne qui n'a pas encore eu lieu, ou qui aurait pu exister.
Kenza Zouari est curatrice. Elle accompagne à Tunis des artistes qui travaillent avec les outils numériques, et pose sur ces pratiques un regard qui interroge à la fois ce que les outils permettent de raconter, mais aussi qui peut les utiliser. Leur accessibilité est inégale des deux côtés de la Méditerranée.
Notre conversation a commencé par questionner la légitimité du récit.
« Au lieu de lutter contre ce qui existe - ce qui me consommait énormément d'énergie - autant faire table rase et réinventer ce que je préfère. Ce qui m'arrange moi, ce qui arrange ma culture, mon histoire, avec de vrais ingrédients de mon histoire d'un point de vue de quelqu'un qui aurait pu comprendre ou vivre ce mythe. »
Ce geste de ne pas contester le récit dominant mais en construire un autre depuis l'intérieur de sa propre expérience, est au cœur de Metalia et du travail de Kaïs. C'est une manière d'occuper le terrain mythologique sans demander permission. Mais la question de l'outil reste entière comme le souligne Kenza tout au long de l’émission :
« Ce que j'aime chez Kaïs, c'est que s'il va utiliser la technologie, c'est que vraiment son œuvre le demande. Et je pense que chaque artiste devrait se poser cette question : est-ce que mon travail artistique nécessite l'utilisation d'une technologie ? »
On connaît la réponse facile : le numérique démocratise, ouvre, libère des imaginaires et les potentiels de création. C’est un outil. On connaît aussi la réponse défensive : il pervertit, uniformise, colonise. Kenza refuse les deux. Elle pose une autre question : celle de la nécessité artistique. Ce n'est pas l'outil qui crée l'œuvre. C'est l'œuvre qui appelle, ou non, l'outil.
Sauf que l'outil, lui, n'est pas neutre dans sa distribution.
« Des formules de code, des algorithmes, des outils comme les protecteurs pour ceux qui font de l'art génératif, ça ne sont pas accessibles à tous. Ça reste de l'autre côté de la Méditerranée. »
Ce « de l'autre côté de la Méditerranée » peut encore résonner longtemps. La contre-mythologie de Kaïs n'est pas seulement une question de récit. C'est aussi une question de moyens. Qui peut se permettre de construire des univers alternatifs avec les outils que ces univers requièrent ? Kaïs y répond de manière concise !
« Cet univers n'a pas à être validé. »
Ni par les institutions. Ni par les plateformes. Ni par les outils dominants. C'est une forme d’affirmation de “souveraineté” créatrice que lon pourrait appeler une “exception artistique” qui n'attend pas l'accessibilité pour exister, et qui, peut-être, ouvre une voie en attendant qu'elle arrive.