Découvrez les récits touchants et les anecdotes familiales qui témoignent de la créativité et de l’humanité de celles et ceux qui façonnent le Québec. Une plongée dans des histoires insoupçonnées, portées par des voix d’ici.
Pilotée par Julien Morissette, la série hebdomadaire donne la parole à celles et ceux qui façonnent la province au quotidien. Des créateurs·trices issu·e·s de tous les horizons se succèdent pour raconter des expériences qui résonnent bien au-delà de leur parcours personnel, révélant les forces invisibles qui tissent notre société.
· Animation et réalisation : Julien Morissette
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média
L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.
Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
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Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.
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Il y a un dessin qui a fait le tour du
monde durant la Deuxième Guerre mondiale.
C'est la représentation d'un petit
personnage chauve, au long nez
qui dépasse d'un mur, accompagné
de la phrase « Kilroy was here ».
« Kilroy était ici. » Il s'est retrouvé
dans une tonne de pays, en graffiti,
dans des lieux publics, ce qui en a fait
un symbole fort dans l'histoire
de la culture pop. Mais il y a beaucoup
de mystères autour du dessin.
Qui l'a inventé? Pourquoi il s'est propagé
comme ça?
Qu'est-ce qu'il signifie vraiment? Qui l'a
documenté en premier?
Près de 100 ans plus tard, on a encore
de la difficulté à répondre clairement
à toutes ces questions. C'est devenu
une icône du folklore populaire
qui dépasse les contextes liés au conflit,
même si on le retrouve souvent
dans des films, des séries ou des jeux
vidéo de guerre. On a déjà dit que
c'est une des images qui représentait
le mieux le concept d'un « meme »
dans l'ère « pré-Internet ». Un meme,
c'est une forme de transmission culturelle.
C'est quand un texte, une image
ou une vidéo est massivement reprise,
déclinée et détournée sur Internet.
Et l'étymologie du mot est assez éclairante
quand on essaie de bien comprendre
ce que ça représente : ça vient du mot
« miméma » en grec, qui veut
dire « ce qui peut être imité »,
comme le mot « même » en français.
Ici en Outaouais, on semble avoir
le tour pour créer des phénomènes
de la sorte : « J'ai l'doua »,
« La grosse dinde noire »,
« La mouche dans le Timbit ».
Le Québec en entier aussi a
son panthéon de memes ;
« Tequila, Heineken, pas le temps
de niaiser », « Bonne fête Kevin », ou
« Sauf une fois au chalet. » C'est des
images et des phrases qui se répètent,
qui intriguent et qui créent
des liens entre les internautes.
Aujourd'hui, avec le réalisateur
Jean-Michel Berthiaume,
on va à la rencontre des personnes
qui créent et alimentent cette culture
partagée qui nous permet souvent
de rire plutôt que de pleurer.
Bienvenue à L'heure de grande écoute,
le balado qui vous fait entendre
les histoires vraies et les personnages
surprenants qui façonnent le Québec.
L'épisode d'aujourd'hui :
« Pour que tu «memes» encore »
-Salut Jean-Michel.
-Allo Julien!
-Très heureux de te retrouver en
studio pour parler aujourd'hui d'un sujet
qui semble faire partie de la culture
générale, mais qui finalement est un peu
obscur, je dirais.
-Oui, complètement. Puis je dirais même
que c'est devenu un sujet qui m'obsède
maintenant depuis plusieurs années,
autant dans ma vie personnelle que
dans ma vie professionnelle.
-Ok, bien je suis curieux de t'entendre sur
comment un intellectuel et un universitaire
comme toi est venu, en est venu,
à être obsédé par les memes?
-Alors, je recule en 2016, lors de
mes études au cycle supérieur,
j'ai un emploi étudiant dans un
laboratoire de recherche
sur la littérature numérique. On
étudiait comment les gens, ils lisent,
comment qu'ils écrivent sur des écrans,
comment que le numérique, surtout
l'hyperlien, transforme notre rapport
à la lecture et à l'écriture.
Et on était deux, qui travaillaient dans
mon petit bureau juste à côté de l'UQÀM.
Puis pendant qu'on travaillait, mon
collègue de bureau, il faisait des memes...
-Ok?
-...Sur son deuxième ordinateur.
Puis une fois de temps en temps, il tassait
son écran puis il m'en montrait.
Puis là il me demandait si je trouvais
ça drôle ou non.
-OK, on est en 2016, là, est-ce que tu
connais déjà le mot « meme »,
ou tu regardais ça comme n'importe quelle
image, il n'y avait pas trop de contexte?
-Non, non, non. J'avais connaissance
de ce type de contenu-là, évidemment.
Ce qui me frappait, c'était davantage
qu'il faisait du contenu qui était
-à saveur québécoise.
-Oui.
-Tu sais, on en avait beaucoup vu aux
États-Unis. Il y en avait aussi pendant
le « Printemps Étudiant », mais là, ce
qu'il faisait, c'était quelque chose
de vraiment plus débridé, je dirais.
-OK, Puis ça ressemblait à quoi
comme contenu?
-Ouf! C'était toutes sortes de trucs.
Des memes de « Cowboys Fringants »
pendant des shows de « hardcore »,
des trucs sur Gabriel Nadeau-Dubois,
l'utilisation de la trame sonore
de « Donkey Kong Country », tu sais,
c'était super éclectique.
Puis honnêtement, je trouvais ça
toujours drôle, toujours un peu curieux.
C'était quand même assez généreux
qu'il partage ça avec moi.
Mais ce qui était intéressant pour moi,
c'est que d'un côté, j'avais cette idée-là
de littérature numérique dans le
labo. Puis j'avais mon collègue à côté
qui me montrait des memes.
-Oui, puis, tu sais, ça ne fait pas
si longtemps, mais quand même, à l'époque,
ce n'était pas tant courant d'avoir recours
à des memes pour s'exprimer. Maintenant,
on est beaucoup à en avoir de stocké
sur nos téléphones, avoir des applications
même pour en créer à partir de gabarits.
Même ici à Transistor, on communique
quand même pas mal en utilisant des memes.
-Oui, c'est vrai, puis ça fait tellement
partie de notre vie actuellement,
qu'on se questionne peu, même presque pas
sur d'où ça vient, c'est quoi la fonction.
Tu sais, à force d'échanger avec mon
partenaire de labo, c'est là que les deux
parties de la recherche se sont
combinées. Je me suis dit,
« Il y a un terrain, je vais commencer à
faire de la recherche sur les memes. »
Et probablement à cause du
contexte, c'est là que ça m'a frappé.
Le meme, c'est probablement la première
forme littéraire parfaitement native
au web, parce qu'elle repose à la fois
sur une dynamique de transformations
et d'échanges qui est rendue
possible par l'Internet.
-OK, bien ça, c'est une grosse déclaration
quand même. Est-ce que tu en es arrivé
à cette conclusion-là tout seul,
dans ton petit bureau d'université,
ou c'est plus large que toi?
-Non, non, c'était comme toute la gang.
On a tous pogné ça même temps, puis
on en a même fait un colloque universitaire
dans le labo en 2018.
-Ok, ça a dû quand même être une drôle
de rencontre de, je sais pas, de
culture pop et universitaire...
Drôle de croisement?
-Ouais, mais ça a fonctionné!
Ça a été comme un gros succès, on avait
plein de communications super intéressantes
il y avait du monde de l'université,
mais aussi des créateurs,
créatrices, puis c'est là où j'ai pu
rencontrer mes premiers créateurs de meme.
-OK.
-L'affaire, c'est que c'est des pages
qui sont souvent anonymes. Alors, ça
devient toujours un peu compliqué
de reconnaître c'est qui
les créateurs et tout,
puis même entre eux autres, ils n'ont
pas nécessairement d'opportunités
d'échanger ensemble.
-Oui, c'est ça, d'établir une communauté.
Puis ça, c'est important dans n'importe
quelle pratique artistique,
de se rassembler, d'échanger sur ce qu'on
fait.
Surtout quand c'est une nouvelle pratique,
j'imagine que c'est encore pire.
Tout est encore à faire,
tout est encore à bâtir.
-Ah oui, oui, absolument. Tout est
à faire, mais en même temps,
on commence à avoir une quantité
phénoménale de memes à notre disposition.
Puis pour moi, avec autant de catalogues,
d'encyclopédie, ça vaut la peine
de se pencher sur cette
nouvelle pratique littéraire-là,
puis de voir qu'est-ce
qu'elle dit sur nous.
-OK, est-ce que tu penses que ça reflète
notre culture? Est-ce que tu serais prêt
même à aller jusque-là dans l'affirmation?
-Oh oui, totalement. Je pense que le Québec
a une assez grande production de memes
locaux et d'imaginaire cohérent
pour que ça dise quelque chose
à propos de nous autres,
que ça dise quelque chose de concret,
que ça dise quelque chose d'intéressant.
Je pense même qu'on pourrait penser
l'écosystème du meme du Québec
comme un répertoire contemporain
d'un folklore québécois.
-OK, fait que là, qu'est-ce que
tu veux dire par folklore québécois?
C'est nos traditions culturelles, ça
s'inscrit dans ça maintenant, les memes?
Peut-être moins dans les traditions, mais
davantage dans les référents communs,
je dirais
-OK.
Tu sais, les folkloristes, ils semblent
s'entendre sur le fait qu'il y a folklore
quand on retrouve certains stéréotypes avec
des modèles ou des motifs reconnaissables.
-Ouais.
-Que la production artistique comporte
des variétés, et que l'origine
est difficile à déterminer.
C'est exactement ce qu'on
retrouve dans le meme.
-Ah ouais!
-Ce n'est pas drôle si tu la comprends pas,
Elle se transforme au gré des
interprétations, puis on sait jamais
vraiment d'où c'est qu'elle est partie.
-OK, donc à cette étape-ci, ton intérêt
est confirmé pour le meme, en
tant que, je sais pas, en tant que
champ d'intérêt universitaire. T'as
intellectualisé ta démarche, mais, où
est-ce que tu nous emmènes avec ça?
-Oui, tu l'as bien vu, je m'assure toujours
de pouvoir confirmer mes
déclarations avec de la recherche.
Ça, c'est mon côté
très universitaire.
-Et on l'aime, cette rigueur-là,
Jean-Michel.
-Donc, là, après le colloque, je ne
pouvais pas juste laisser ça de même.
Il fallait que je continue à faire la
recherche.
Fait que je suis un peu allé vers
les pages, vers la caste créatrice.
J'ai commencé à inviter des pages
de memes en entrevue.
-OK, t'as invité des pages. Ça,
« inviter des pages de memes en entrevue »,
c'est la phrase la plus Internet au monde.
-Ouais. Bien, en fait, ok, je vais nuancer.
C'est qu'il y a plusieurs créateurs et
créatrices qui souhaitent garder
leur anonymat, pour être capable
d'avoir une liberté de création.
Fait que c'est pour ça que je l'ai dit de
cette manière-là. Mais en les contactant,
ce qui m'intéressait, c'était de savoir
comment ils avaient commencé,
puis c'était quoi leur rapport
au web, comment ils travaillaient,
et de un peu m'éclairer sur le processus,
le processus créatif derrière le meme.
Parce que qu'est ce qui m'intéresse
beaucoup par rapport à tout ça,
c'est comment on la produit cette
encyclopédie-là, qui est essentiellement
faite en vase clos. Les pages de memes,
c'est souvent des productions anonymes,
c'est sous pseudo. Tout le monde fait
un peu son petit bout, chacun de son bord.
Puis au final, nous autres, on reçoit
ça sur les réseaux sociaux,
on reçoit ça en bloc construit, mais
c'est pas une initiative concertée.
C'est une mosaïque de créateurs et de
créatrices qui font ça, puis nous autres,
en tant que spectateurs des pièces, on fait
les liens, on les fait communiquer.
-Oui.
-Même si ça devient assez populaire,
il y a comme une espèce d'encyclopédie qui
vient s'installer, qui est l'inconscient
collectif d'un web québécois.
-Oui, c'est comme un écosystème en soi,
un petit univers. Comment tu as réussi
à rencontrer ces créateurs, créatrices-là?
-Je leur ai envoyé des messages.
-OK.
Gros privilège de pouvoir jaser avec
plusieurs d'entre eux.
Ce qui est spécial, c'est que ce c'est
vraiment pas un groupe uniforme,
tu sais, ni dans la production, ni
dans la posture, ni dans la pratique.
Le premier que j'ai voulu
rencontrer, c'est Maxime Larrivée-Roy,
c'est le créateur derrière la page
« L'actualité en meme »
parce que j'étais un grand fan de sa
production, je trouve qu'il est super
stimulant, puis je me suis dit que ça
serait vraiment enrichissant de le suivre
un instant, un peu comme si j'étais
son apprenti en meme.
(Maxime) -Bien, on va y aller avec
une démarche. T'as-tu une idée, un propos,
t'as-tu une opinion, y'a-tu quelque chose
que tu trouves « cave »,
il y a-tu quelque chose que tu voudrais
mettre en scène, avec des personnages,
il y a plein d'avenues. Y'a beaucoup de
questions à se poser, c'est plus compliqué.
Ça va donner des idées pour
d'autres choses, parce que l'humour,
contrairement aux memes, ils ont une
période de rodage eux-autres.
Moi, j'en fais, j'ai des idées
que des fois, c'est juste
« Ah, je m'emmerde, je vais
faire marcher mon cerveau. »
Fait qu'on réfléchit, je « cheke » les
nouvelles, je « cheke » des trucs,
pis si y'a quelque chose de drôle
qui sort, je le passe.
C'est un jeu créatif, mais ça c'est ma
démarche à moi, mais c'est pas
tout le monde qui a cette démarche-là.
Il y en a qui c'est plus simple,
il y en a que ça va être plus instinctif.
Moi c'est un peu plus...
c'est une autre démarche un peu.
C'est quasiment une manière de vivre.
Je passe beaucoup de temps à ça, parce que
c'est un truc créatif,
j'ai besoin de m'exprimer, j'ai besoin de
faire des choses créatives.
Puis pour moi, ça, c'est ma manière d'être
créatif, d'être compris dans ma créativité.
-Maxime Larrivée-Roy est vraiment
inspiré quand vient le temps de créer.
Suivre son fil de pensées, c'est hyper
hypnotisant. Il parle des faces de
François Legault, du théoricien du cinéma
Christian Metz, il mélange technologie,
histoire, sociologie, humour, design, il
a une manière de penser sa pratique
qui m'émerveille totalement.
-Ok, puis dans ton désir d'apprendre
et d'observer, Jean-Michel, est-ce que tu
as eu la chance de participer au processus
créatif? Parce que tu disais que tu es
allé là dans une posture d'apprenti.
Est-ce que tu as essayé de créer
comme ton maître?
-Tu as tout compris! On s'est
installés ensemble avec mon laptop,
et on a essayé de créer quoi ;
parce que c'était dans les nouvelles
cette journée-là, on a décidé de faire
un meme à partir d'un article publié dans
« Le Monde ouvrier ». Le titre, c'était
« Duplessis serait fier de la CAQ. »
(Maxime) On part de ce meme-là,
le meme de la poignée de main entre
Duplessis et Legault. Ok, qu'est-ce qu'il
serait fier des deux, puis il se dirait...
Ouais, qu'est-ce qu'ils ont
en commun?
« Matter » les syndicats. Ah, tu fais la
bonne chose. « Clappe-là », tu sais,
« clappe-là, yeah. » Tape dans la main.
-Fait que là, les deux bras de...
-Les deux bras...
-De commando.
-De commando, où moi, j'essaie de
prendre la version québécoise...
« Tactik ». Là, on n'a pas fouillé
encore le côté drôle tant que ça.
On a « mater » les syndicats...
Là, on va aller...
Ce qu'on va faire, ce qu'on va provoquer
comme réaction avec ça,
ça va être plus de la sympathie,
puis « Ah, ça flash dans ma tête!
Ah, oui, c'est pareil, na na na... »
C'est ce genre de réaction-là
qu'on va aller provoquer avec ce
meme-là. Ça ne sera pas de l'hilarité,
mais ça va être... Des fois, il va y avoir
de l'indignation. Avec ça, on ne provoquera
pas nécessairement l'émotion du rire.
Le nombre de fois que ça m'arrive ça,
je commence quelque chose, « ah, j'ai un
bon flash », pas encore trouvé,
puis là deux semaines plus tard, « bam! »
Ça me fesse dans la face.
« Ouah, j'ai trouvé! Boup boup boup. »
Je mets ça en ligne.
Mais en même temps, quand tu fais
un meme, faut que tu donnes... Faut pas
que tu donnes toutes les clés. C'est le
« fun » quand tout le monde le comprend,
généralement, ça provoque chez les gens
un truc, « Ah! Moi, je l'ai compris, moi,
j'ai la référence. » Fait que si tu donnes
des clés, tu ne les donnes pas toutes.
Là, on a fait un meme qui est politique,
qui est un peu de l'indignation.
On n'est pas dans le cocasse.
C'est pareil comme l'humour, là, tu sais.
C'est de partir puis de dire, « ok, quel
genre d'émotion je veux provoquer
pour aller chercher tel type d'engagement?
On n'a pas eu le temps d'y réfléchir
parce qu'on a fait l'exercice de le monter.
Ce n'est pas un mauvais meme,
mais ce n'est pas sur la coche encore.
Moi là, à cette étape-ci, j'aurais passé
à un autre.
-Ah oui?
-Oui, j'aurais passé à un autre, j'aurais
sauvé ça. J'aurais mis ça à côté,
j'aurais passé à autre chose.
Je vais y revenir plus tard.
-Malheureusement, pour cette session-là,
on n'est pas arrivé à créer quelque chose
de concluant. Puis honnêtement, à ce
moment-là, ça me décevait un peu.
-Bien oui, grosse déception, surtout que
tu t'es trompé entre « Commando » et
« Predator » dans tes référents de meme.
Mais c'est correct, on te le pardonne.
Mais au moins, mon côté optimiste
qui regarde et qui écoute
cette situation-là, ça me dit que ça
démontre que c'est pas aussi simple
que ça en a l'air de créer un meme.
C'est peut-être un apprentissage
que tu auras eu en tant que bon apprenti.
C'est que ça se consomme rapidement
un meme, mais ça peut être long à
concevoir et à faire.
-Oui, je pense que tu as raison.
Puis en le regardant créer,
j'ai quand même accroché sur des
affaires ; l'idée qu'il faut que tu évalues
l'effet que tu veux provoquer et que
dans une pratique comme celle du meme,
c'est possible de faire n'importe quoi,
mais que la majorité des gens qui le font,
ils font des mimes qui réfléchissent à la
réception.
Parce que les gens, ils réfléchissent à ce
qu'ils vont diffuser en ligne.
Il y a nécessairement un discours sur la
forme, puis comme dans n'importe quel
contenu qui est dédié à un médium, c'est ce
discours là à mon avis qui est plus riche
et qui m'intéresse le plus.
-Oui et puis l'intention, oui,
c'est susciter un rire, de faire de créer
des réactions mais il y a aussi toujours
un message qui se cache, une ligne
éditoriale, quand même, dans notre façon
de s'exprimer.
-Oui, oui. Puis je pense que
dès le moment où tu t'exprimes, peu
importe comment tu le fais, c'est sûr
que tu contribues au discours de la société
d'une façon ou d'une autre. Dans ce cas-ci,
peut-être à plus petite échelle. Mais après
ça, s'il y a plein de gens qui le font,
comme s'il y a plein de pages de meme qui
se mettent à ouvrir, bien on peut peut-être
tranquillement faire bouger les choses.
Je me suis entretenu sur ce sujet-là
précisément avec le journaliste
Nicholas De Rosa, de l'émission
« Les Décrypteurs » à Radio-Canada,
Puis pour moi, il décrit tout
ce que je trouve de cool dans
la culture du meme.
(Nicholas) Tu sais, évidemment, la langue,
c'est comme partie intégrante de la culture
fait que, nous, on a notre langue,
on a nos propres référents culturels.
C'est comme depuis toujours, le Québec a
a une culture distincte. Fait que je pense
que pour le meme, c'est évident qu'il
fallait que ça se fasse aussi. Je veux dire
on a un langage propre, puis justement,
« Conneries QC », c'edt quand il traduisait
un meme, de je ne sais pas, un gars
qui dit « I don't know, I stubbed my toe »
Tu sais, c'est comme, « je me suis cogné
le tabarnak d'orteil. »
Tu sais, il fallait mettre le « tabarnak
» en gros. Ça, c'est de la base,
mais c'est comme... Les memes après
ça ont évolué de juste mettre « tabarnak »
pour que ce soit québécois à genre,
c'est carrément des référents, tu sais,
tout est comme un référent culturel
à ce qu'il se passe ici. Tu as des pages
de dédiées à parodier des émissions,
pas à parodier, mais à faire des memes
sur des émissions québécoises.
Puis je pense, ce qui est particulier
au Québec, sur le web, ça, c'est nouveau,
parce que la culture québécoise
est financée par l'État.
La SODEC finance notre culture.
La SODEC va décider c'est quoi le contenu
qu'on va regarder. Mais le web québécois,
la SODEC n'est pas là pour le financer.
Qu'est-ce que ça fait, ça?
Ça veut dire que si on veut réussir
sur le web, ceux qui font ça,
c'est pour l'amour de la chose.
-Ça, c'est quand même un bon argument,
parce que là, le meme, c'est quelque chose
que tu donnes à ta communauté,
un genre de partage de blagues,
de contenu sans t'attendre à
recevoir quelque chose en retour,
pas d'abonnement, pas de billet,
pas de réciprocité finalement.
Sauf que des fois, tu fais un meme
que, bon, tu penses que ça va faire rire
et quelqu'un d'autre va le reprendre,
le transformer, le renvoyer et c'est rendu
complètement différent. C'est un cycle
infini de création en quelque sorte.
C'est comme la vision du créateur, sa
personnalité, ou même ses allégeances
politiques qui vont le faire évoluer.
-Oui, super bonne observation.
Puis j'ai pu discuter précisément
de ça avec le créateur de la page
« Pierre-de-la-Trudeau », qui lui,
souhaite d'ailleurs rester anonyme
pour respecter le folklore de la chose.
Puis qu'est-ce qu'il ajoute au discours,
pour moi, est complètement
unique et intéressant.
Au début, vraiment, j'étais dans aucune
sous-culture. J'avais donc pas
d'orientation politique. Je voulais juste
faire des memes qui étaient québécois.
Et la joke, c'était seulement et simplement
que c'était québécois. Et il y avait rien
d'autre. Quand tu veux aller à ton cours,
mais que les Patriotes sont en train
de piqueter, puis c'est une image des
Patriotes, c'est ça la joke.
C'est pas complexe, c'est pas alambiqué.
Ça demande pas de s'inscrire dans
une sous-culture pour la saisir. Il faut
seulement être québécois et c'est tout.
Au début, c'était juste mes chums puis
moi, puis personne n'avait même mentionné
une seule fois la Crise d'Octobre.
Personne n'avait mentionné René Lévesque.
Personne, personne, personne.
Puis du moment où tu disais '95,
les gens déchiraient leur
chemise. Ils étaient là,
« Je n'ai jamais vu un meme comme
ça toute ma vie. »
Je n'aime pas particulièrement
les memes idéologiques.
Des fois, ça m'est arrivé d'en faire.
Peut-être plus des constats ou...
Tu sais, par exemple, OK, j'ai un meme qui
a été très populaire, qui a été même partagé
par Denis Coderre lui-même. C'est
niaiseux, là. C'est d'une telle simplicité.
C'est « Spaghetti versus Spagat ».
Puis ce meme-là, je veux dire,
quand il est sorti, là, je suis certain
que bien des gens l'ont regardé
puis ils se sont dit, quel meme de
« normie ». C'est tellement facile,
c'est tellement... Mais en toute
sincérité, ce genre de petite observation,
un peu niaiseuse, un peu
anthropologique, moi, je l'aime bien.
J'aime bien, ces affaires-là, au final.
C'est pas ce qu'il y a de plus drôle,
c'est pas ce qu'il y a de plus vicieux,
c'est pas ce qu'il y a de plus critique,
mais c'est une idée que le meme peut aussi
servir à autre chose que de la méchanceté.
-Oui, j'avoue que les memes qui me
font le plus réagir, c'est souvent ceux
dans lesquels je me retrouve, je me
reconnais que le sujet soit sérieux ou pas.
-Oui, de là l'idée de construire un
folklore autour d'une identité culturelle
avec la production des memes. Et en plus
de ça, ce qui est important au niveau
du langage-même du web, il faut
qu'il existe des référents du Québec.
Tu sais, on se dit que si ChatGPT a de la
difficulté à détecter le français québécois
alors inévitablement, il va devenir
surreprésenté et même invisibilisé
dans l'avenir. Bien, c'est la même chose
avec l'outil qu'on utilise pour le web,
tu sais, comme les GIFs, par exemple.
-Oui, oui, oui. C'est comme, dans le fond,
si on n'alimente pas ça, on va
disparaître. Il y a un travail énorme
à faire là-dessus. Puis peut-être qu'on le
prend pour acquis aussi. On pense que
ça va apparaître de façon magique.
Mais là, il doit y avoir des gens,
parce que c'est présent sur le web.
On en a des memes, on en a des gabarits
de memes québécois. Qui a fait ça?
C'est qui les gens qui oeuvrent à bâtir
cette espèce de patrimoine-là?
-Un des grands innovants,
une des grandes figures qu'on peut
remercier, c'est Jean-François Provençal.
-Des Appendices, qu'on connaît en
tant que comédien aussi. C'est quelqu'un,
c'est vrai, qui en a fait quand même
pas mal pour le numérique.
Puis, tu sais, j'aurais tendance à dire
qu'en pensant aux premières saisons
des Appendices et au travail qu'il a
fait à la fois de création, de production
et de diffusion, mais c'est quelqu'un
qui était quand même pionnier du web
-Oui, oui, c'est ça, puis durant les
premières saisons des Appendices,
il prenait des extraits, en fait il coupait
des moments de certains sketchs,
il les mettait dans « Giphy »...
-Ok, fait que c'est lui directement
qui a fait ce travail-là...
-Complètement lui. Il croyait tellement
à la possibilité d'avoir une visibilité
du Québec sur le web, qu'il prenait
ces moments là, il les mettait sur
«Giphy », puis là, « Giphy » communiquait
avec « Messenger », fait que quand
tu es en train d'avoir une conversation
que tu avais besoin d'avoir le mot «
tabarnak », tu rentrais « tabarnak »,
puis c'était quelque chose qui avait
été téléversé par Jean-François lui-même.
-Bien oui, je pense à « Heille les
québécois », il y en a plein, là.
Fait que c'est eux-mêmes qui l'ont intégré.
-Ça peut avoir un complément niaiseux,
mais ça prend quelqu'un qui le fait.
Jean-François est aussi cofondateur
d'une page qui s'appelle « Quelqu'un
devrait faire un meme avec cette image »
et je ne peux quand même pas...
Je ne peux pas réduire l'importance
de cette page dans le milieu du meme au
Québec. En gros c'est comme un répertoire
libre-service d'image de culture québécoise
où les gens ils peuvent aussi proposer
des alternatives pour des gabarits,
fait que le meilleur exemple
que je pourrais dire, pour revenir à
la poignée de main dans « Predator »,
ben on a Schwarzenegger et on a
Carl Weathers sur le bord, mais là,
l'alternative québécoise, ce serait
d'avoir Pierre-Luc Funk
et Jean-Carl Boucher dans « Taktik ».
C'est presque de l'exploitation
de ressources culturelles premières.
Au lieu d'utiliser des images qui
sont importées des États,
on a nos propres productions culturelles.
On peut faire nos memes de chez nous.
-Donc, c'est important que ces gens-là
travaillent pour qu'on ait une identité
et une présence sur le web. Je
vois comment c'est vaste.
Oui, et non seulement c'est important
d'être présent, mais il faut qu'on soit
capables de voir nos propres beautés
qu'on ne suspecte pas.
On a tendance, généralement dans la sphère
publique, à écouter les sociologues,
à écouter les philosophes, et dans le pire
des cas, on va écouter les chroniqueurs
qui vont faire l'état des choses sur la
culture québécoise. Mais moi, je te le dis,
après avoir rencontré autant de
gens du « meme game » québécois,
je pense qu'ils comprennent des choses
à propos nous que nous on ne suspecte pas
du tout. On oublie qu'ils sont derrière
leurs écrans à recevoir des commentaires,
à interagir avec des gens, puis c'est
pas toutes les formes d'art
qui permettent un retour aussi
direct et organique avec le public.
Pierre-de-la-Trudeau m'a donné
son point de vue là-dessus.
La chose la plus difficile à faire,
quand on a affaire à une culture,
c'est simplement de la regarder. Parce
que c'est extrêmement facile de confondre
la culture québécoise pour ses hauts faits,
pour ce qui est écrit dans les manuels,
pour ci ou pour ça, qui sera idéologique,
etc. C'est extraordinairement facile
de s'imaginer que la culture québécoise,
c'est tout ce qu'il y a « derrière ».
Les institutions qui lui fournissent un
sens, l'Homme derrière la caméra,
l'Homme derrière le gouvernement, tout un
appareillage qui donne un sens à la culture
ou à l'image elle-même. Mais pour moi,
avec Pierre-de-la-Trudeau,
il y avait une idée là-dedans, à la fin,
puis encore au début, de simplement décrire
ce qui est là. Ce qui est là. Pas ce
qui est derrière. Pas ce qui est écrit
dans les manuels. Pas la fois où
René Lévesque a fait telle chose
ou Pierre Elliott Trudeau nous a
fait ci ou ça. Non. Ce qui est là.
-Je trouve ça intéressant, de la façon
dont il en parle, parce que ça montre
qu'il y a une touche de vérité dans
tout ce qui se partage sur le web.
Tu sais, malgré que certaines
personnes vont dire que les memes,
c'est juste des distractions, des
simples images superficielles du web
qui n'ont pas vraiment de fonction, mais
finalement, c'est pas mal plus que ça.
-Oui, puis je pense que c'est ça
la raison de sa popularité.
Le meme est une forme de vérité qui est
à peu près proche à celle de la caricature.
En produisant des images qui
récupèrent des idées reconnaissables,
on peut atteindre une forme de
distillation du réel.
Puis ça vient totalement du cœur,
ce que je veux dire, mais moi je crois
que le meme est digne d'une réflexion
approfondie parce que je suis convaincu
que le fait de dénigrer la culture
québécoise sur Internet
parce qu'on pense qu'elle est trop
superficielle, c'est exactement le réflexe
qui nous empêche de soutirer
toutes les beautés de l'importance.
-Bien oui, puis il y a comme un danger,
parce que c'est une forme qui est assez
éphémère. Fait que, tu sais, il faut
garder des traces de ça.
-C'est ça. L'affaire que je me suis
rendu compte pendant que je faisais
les entrevues, c'est à quel point
est-ce que, socialement,
on a l'impression... Socialement, on a
tendance à croire que l'Internet
est quelque chose de permanent.
-Oui, d'éternel.
-Oui, exactement. Mais c'est pas du tout
le cas. Ça devient hyper important
d'archiver tout ça parce que, comme
je le mentionne, c'est du folklore,
parce que c'est de la création littéraire,
même que c'est du patrimoine culturel.
Si on manque notre chance de rendre
pérenne toute l'histoire du web québécois,
bien, on cours la chance aussi de
l'oublier et de perdre toutes les richesses
et toute la culture québécoise depuis
le début de l'Internet 2.0.
-Bien oui, si je suis un peu ton
raisonnement, ça voudrait dire que
ça met un peu en péril la culture
québécoise en tant que telle.
-C'est ça, c'est ça. On parle couramment
de l'importance de la culture québécoise,
puis elle alimente plein de débats sur
la crainte de sa disparition éventuelle.
Mais si la culture québécoise nous
tient véritablement à cœur, il faut aller
la chercher où ce qu'elle est.
Il faut la regarder. Moi, personnellement,
je vais continuer à creuser en ligne pour
être certain qu'il n'y a rien qui se perd.
-J'ai vraiment confiance en toi,
Jean-Michel, pour cette mission-là.
Merci tellement! Tu nous as fait saisir
toute l'ampleur, pour vrai,
du phénomène que sont les memes au Québec.
-Merci à vous de m'avoir permis
de m'époumonner là-dessus.
-L'heure de grande écoute est une série
de Transistor Média, produite en
collaboration avec Télé-Québec.
Écoutez tous nos épisodes
sur les plateformes de Télé-Québec,
sur Apple Podcast ou l'application
balado de votre choix.
Enregistrement, montage et
mixage audio : Simon Coovi-Sirois.
Musique originale : Alexis Elina
et Simon Coovi-Sirois.
Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski.
Productrice au contenu : Audrey Blackburn.
Script édition : François Desrochers.
Coordonnatrice : Clara Gauthier-Morrison.
Communications : Louis-Philippe
Roy. Visuel : Simon Guibord.
L'indicatif musical
est de P'tit Béliveau.
À la recherche : Maude Petel-Légaré
et Emmanuelle Gauvreau.
Merci à Steven Boivin, Clara Lagacé
et Marysol Foucault de Transistor Média,
à la Ville de Gatineau et au Ministère
de la Culture et des Communications
du Québec, qui a rendu ce projet possible.
Je m'appelle Julien Morissette,
merci d'avoir été à l'écoute.