Les balados du CIRCEM

Dans cet épisode, Stéphanie Gaudet, directrice du CIRCEM, discute de ce qui caractérise et exemplifie le populisme au Canada avec Audrey Gagnon, professeure à l’Université d’Ottawa, et Emily Laxer, professeure à l’Université York et directrice de l'Observatoire du Populisme au Canada.
Ce balado est le quatrième et dernier d’une série réalisée dans le cadre du colloque annuel du CIRCEM d’avril 2025, qui était intitulé « Le national-populisme et la démocratie : théories, trajectoires, tensions ». Pour en savoir plus sur le colloque : https://www.uottawa.ca/recherche-innovation/tous-evenements/colloque-national-populisme-democratie-theories-trajectoires-tensions
Pour en savoir plus sur l'Observatoire du Populisme au Canada : https://www.yorku.ca/research/robarts/observatory-populism/?lang=fr

What is Les balados du CIRCEM?

Les balados du CIRCEM visent à promouvoir la recherche interdisciplinaire sur la citoyenneté démocratique et les groupes minoritaires et minorisés, à partir de la tradition intellectuelle du monde francophone.

[Musique de fond]

00:00:01 Marie-Hélène Frenette-Assad
Les balados du CIRCEM visent à promouvoir la recherche interdisciplinaire sur la citoyenneté démocratique et les groupes minoritaires et minorisés à partir de la tradition intellectuelle du monde francophone. Vous écoutez un balado enregistré dans le cadre du colloque annuel du CIRCEM qui a eu lieu les 3 et 4 avril 2025. Le colloque était intitulé « Le national-populisme et la démocratie : théories, trajectoires, tensions ».

[Fin de la musique de fond]

00:00:33 Stéphanie Gaudet
Bonjour, ici Stéphanie Gaudet, directrice du CIRCEM, le Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités. Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’inviter et de discuter avec deux chercheures très intéressantes. Audrey Gagnon, professeure adjointe à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, et Emily Laxer, professeure agrégée en sociologie au campus Glendon de l’Université York et directrice de l’Observatoire sur le populisme au Canada. Alors, au cours des derniers balados, nous avons exploré différents thèmes autour du populisme. Nous avons défini le national-populisme. Nous avons réfléchi aux enjeux du populisme, aux régimes illibéraux. Et aujourd’hui, nous désirons discuter avec nos deux expertes sur le populisme au Canada. Comment le décrire? Comment le définir? Audrey, j’aimerais te céder la parole en premier.

00:01:33 Audrey Gagnon
Oui, merci Stéphanie. Avant de décrire, je pense, le populisme au Canada, je pense que c’est important qu’on définisse le populisme même. Qu’est-ce que c’est que le populisme? C’est important de mentionner qu’il y a des débats, en fait, dans la littérature scientifique, sur la forme que prend le populisme. Il y a certains chercheurs qui affirment que le populisme, c’est une stratégie politique, par exemple, ou encore un style de communication, une vision du monde, ou une idéologie mince. De plus en plus, on commence à observer un consensus qui est en train de se former autour de la définition des chercheurs américains Cas Mudde et d’Amérique latine Cristóbal Rovira Kaltwasser, qui, eux, définissent le populisme comme étant une idéologie mince. Donc, c’est l’idée que c’est une idéologie qui doit se rattacher à une idéologie plus large. Et cette idéologie plus large là, elle peut se situer à droite comme à gauche sur le spectre politique. C’est-à-dire que le populisme peut s’attacher au libéralisme, par exemple, ou au conservatisme. Et l’idéologie même, donc le populisme, elle implique l’idée que la société finalement, elle est divisée en deux groupes antagonistes. Donc d’un côté, on a les élites et de l’autre, on a le peuple. Et ces groupes-là seraient intrinsèquement opposés sur le plan moral et par leur vision des finalités de la politique. Donc le premier groupe, donc les élites, serait corrompues et viseraient finalement qu’à maximiser leurs propres intérêts, alors que le second groupe, le peuple, serait pur et lui tenterait de représenter la volonté générale, donc de représenter les intérêts du peuple même. Donc en suivant cette idée-là finalement, les mouvements populistes se présentent comme étant une réponse à un malaise face à la démocratie représentative. Donc on ne se sent pas représenté par les élites politiques et on perçoit même qu’il y a des abus de la part des élites politiques. Et donc on tente de mobiliser davantage le peuple dans l’arène politique pour venir inverser la source du pouvoir, du bas vers le haut. Et donc là, comme le populisme parvient à s’entremêler à différentes idéologies, il se manifeste sous différentes formes. Parce que finalement, le type de frustration qui est exprimé par les populistes va varier en fonction de l’idéologie plus large à laquelle ils se rattachent. Évidemment, le populisme de droite et celui de gauche ne prend pas la même forme. Donc souvent, on dit que le populisme, lorsqu’il se rattache à une idéologie de gauche, il va définir le peuple – donc le peuple qui est pur – dans des termes socio-économiques. Et ça va être associé davantage à la défense de groupes défavorisés qui ne sont pas représentés par les élites corrompues, finalement. Lorsque le populisme se rattache à une idéologie de droite, là, le peuple va être souvent défini dans des termes ethnoculturels. Et là, on va miser vraiment sur la protection de l’identité nationale face à toutes sortes d’anxiétés qui sont liées à la diversité religieuse et ethnoculturelle. Et on avance que l’élite corrompue représente davantage cette diversité-là que le peuple pur. Donc déjà, on peut comprendre que le populisme prend différentes formes en fonction du contexte dans lequel il se trouve, mais aussi en fonction du type d’idéologie auquel il se rattache. Au Canada, en ce moment – parce qu’au Canada, on a vu plusieurs formes de populisme émerger à travers le temps et l’espace –, mais en ce moment, on retrouve davantage des formations politiques et des dirigeants politiques issus du populisme de droite.

00:05:03 Stéphanie Gaudet
Emily, est-ce que tu avais quelque chose à ajouter à ce qu’Audrey nous présente?

00:05:09 Emily Laxer
C’est une belle introduction. Je suis d’accord avec Audrey que c’est un concept vraiment difficile à encadrer, parce qu’il y a beaucoup de débats sur qu’est-ce que ça veut dire ce concept de populisme. Est-ce que c’est bon pour la démocratie? Est-ce que c’est mauvais pour la démocratie? Ça se manifeste de façons tellement variées autour du monde. Ça s’attache à différentes traditions régionales globales, mais aussi à différentes traditions régionales au Canada, puisque c’est un pays si divers en termes de conceptions de la nation et d’identité. Donc, étudier le populisme au Canada, c’est quelque chose de spécial.

00:05:47 Stéphanie Gaudet
Puis, quand on pense au populisme, par exemple, dans les provinces de l’Ouest, comment le décrirais-tu, Emily?

00:05:55 Emily Laxer
Alors, je vais faire la même chose qu’Audrey, puis je vais commencer par dire que la raison pour laquelle le Canada c’est un cas spécial, puis avant de parler d’exemples, il faut dire qu’on est dans une discussion où le Canada a longtemps été considéré d’un cas unique, d’un cas qui est exceptionnel en ce qui concerne la montée globale du populisme. Alors, dans la littérature, dans le discours public, on dit souvent que le Canada est une exception à la montée du populisme, en particulier ses variantes nativistes de droite. C’était certainement la réputation du Canada en 2016, quand Justin Trudeau a été élu premier ministre, on avait le premier Trump, Trump 1.0, puis ça a attiré l’attention du monde. Tout le monde disait : regardez ce premier ministre libéral qui n’a pas vraiment de tendance populiste, qui parle surtout de promouvoir l’accueil des migrants qui ont été refoulés par les politiques frontalières plus strictes de Trump. Et l’histoire semble se répéter aujourd’hui. Alors, on a, avec la démission de Justin Trudeau en décembre dernier, en raison de sa chute extraordinaire en popularité, Trump 2.0 est maintenant confronté à un autre gouvernement libéral, centriste, dirigé par Mark Carney, qui est l’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque de l’Angleterre, qui est souvent surnommé le technocrate ultime, donc pas vraiment un populiste. Alors, le Canada souvent est représenté dans le monde comme étant une exception. Par contre, et il faut dire qu’il y a des bonnes raisons pour parler de cette exception. Les chercheurs ont suggéré que le Canada ne dispose pas vraiment de certains facteurs clés de la demande et de l’offre qui alimentent généralement les mouvements populistes. Alors, quand on parle, du côté de la demande, pourquoi est-ce que peut-être, jusqu’à maintenant, la popularité du populisme nativiste a été tempérée? Il y a quelques raisons pour cela. Donc, on parle, par exemple, du fait que la communauté canadienne a vraiment soutenu l’immigration à grande échelle. Donc, le Canada a longtemps eu une politique d’immigration centrée sur l’éducation, les nouveaux arrivants qui sont qualifiés. Donc, il y a eu jusqu’à récemment un grand soutien du public pour cette immigration à grande échelle. Il y a aussi, un deuxième facteur qui contribue à réduire la demande pour les options populistes au Canada serait le fait que, encore jusqu’à récemment, on a eu peut-être moins d’inégalités économiques, moins d’instabilité économique que d’autres contextes. Donc, c’est deux aspects de la demande que les chercheurs disent peut-être pour ces deux raisons, il y a moins de demandes pour les options populistes aux urnes.

00:09:01 Emily Laxer (suite)
Par contre, ça change. Le contexte change. On a moins de sûreté en ce qui concerne l’immigration à grande échelle. On a une crise économique, une crise du logement, des prix inabordables au Canada, une incertitude économique, surtout dans le contexte de la guerre commerciale avec les États-Unis. Donc, peut-être qu’il y a plus de demandes dans ce moment contemporain. Il y a aussi, aux côtés de l’offre, les chercheurs ont longtemps suggéré qu’il y a moins d’options électorales populistes au Canada, pour certaines raisons qui ont à voir avec notre système électoral. Le fait que, par exemple, on choisit nos représentatifs politiques à partir d’un système uninominal, à un tour, ce qui limite la portée des populismes nativistes en favorisant les grands partis et en décourageant le succès des partis marginaux. Donc, il y a certains aspects, du côté de la demande, du côté de l’offre, qui ont été observés par les chercheurs pour suggérer : peut-être que le Canada, c’est un contexte unique où on va avoir moins d’intérêt aux options populistes. En effet, ce n’est pas le cas. Le populisme a une longue histoire au Canada, une histoire qui s’entremêle avec le régionalisme. Alors, vous avez mentionné le cas de l’Alberta. En ce moment, c’est sûr que des tendances populistes s’observent dans la politique et les discours du gouvernement en Alberta, du Parti conservateur uni. En Alberta, le populisme a une histoire depuis les United Farmers of Alberta, le crédit social, qui ont aussi démontré des tendances populistes. Et aujourd’hui, ce gouvernement s’aligne très étroitement avec, par exemple, l’industrie des combustibles fossiles et utilise des thèmes populistes pour contester les réglementations environnementales fédérales et promouvoir l’extraction des combustibles fossiles comme étant bénéfique pour le peuple. Donc, on a dans ce cas un type de populisme, une tendance populiste qui s’entremêle avec cette aliénation de l’Ouest, qui a vraiment une histoire prononcée dans la province d’Alberta, qui a à voir avec les ressources naturelles et des questions de contrôle de ces ressources naturelles vis-à-vis le gouvernement fédéral. Il y a aussi beaucoup d’autres exemples de populismes régionaux au Canada dont on pourrait parler.

[Transition musicale]

00:11:51 Stéphanie Gaudet
Audrey, je sais que tu as travaillé sur le Québec, notamment. Tu es aussi affiliée à des centres de recherche internationaux qui traitent de ces questions-là. Comment tu distinguerais ce qui se passe au Canada comparativement à d’autres formes de populisme, peut-être au Québec ou à l’échelle internationale?

00:12:13 Audrey Gagnon
Bien, comme je le disais, le populisme prend différentes formes. C’est crucial de se rappeler de ça quand on traite du populisme au Canada, parce qu’il ne va pas, effectivement, ressembler à ce qu’on observe ailleurs, par exemple en Europe. En ce moment, dans plusieurs pays européens, le populisme qui prédomine davantage, disons, c’est un populisme qui est combiné à l’extrême droite. Parce qu’on se souvient que le populisme était une idéologie mince qui doit se rattacher à une idéologie plus large. Et dans ce contexte-ci, c’est souvent à l’extrême droite. Donc, on peut penser, par exemple, à Rassemblement national en France ou encore Fratelli d’Italia en Italie. Ce sont des partis politiques d’extrême droite, mais également populistes. Et nous, on ne retrouve pas vraiment ça au Canada, du moins pas au sein des institutions. On peut penser quand même au Parti populaire du Canada, donc de Maxime Bernier, qui, lui, représente davantage les tendances européennes, dans le sens où le Parti populaire du Canada adopte des positions ouvertement nativistes, anti-immigration, anti-genre, nie la question des changements climatiques. Donc, on est vraiment plus à l’image de ce qu’on observe chez nos voisins européens. Cela dit, évidemment, le Parti populaire n’a jamais réussi à faire élire un député. Il faut se souvenir quand même qu’il a récolté près de 5 % des votes lors des élections fédérales de septembre 2021, donc il a quand même réussi à tripler son soutien électoral en comparaison avec les élections de 2019, mais on était quand même aussi dans un contexte très particulier dans lequel le parti a vraiment misé sur l’opposition aux restrictions sanitaires dans le contexte de la gestion de la pandémie de COVID-19. Donc là, à savoir est-ce que le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier va réussir à continuer à augmenter sa part de vote lors de prochaines prochaines élections, le futur pourra nous le dire, dépendant du contexte, comme l’expliquait Emily tantôt, des fois en raison du contexte des débats liés à l’immigration, la question de la crise du logement, et cetera, ça pourrait peut-être changer les cartes, mais pour l’instant, il n’y a rien qui nous indique que c’est le cas.

00:14:22 Audrey Gagnon (suite)
Sinon, ce qu’on observe, évidemment, d’autres types de formations populistes au Canada, ça va être surtout au sein des provinces, comme l’expliquait Emily. Et dans ce sens-là, on remarque que chaque province ou chaque région, dépendant de comment on veut catégoriser le phénomène, a son propre visage, son propre type de populisme. Donc, en Alberta, Emily en parlait, on est surtout dans un populisme de longue date. En fait, même le cas de l’Alberta, moi je dirais que c’est le cas typique, si on veut, de populisme au Canada. Donc, on a vraiment un type de populisme qui est enraciné dans la perception que la province est traitée de manière injuste par l’élite d’Ottawa. Donc, c’est un sentiment d’aliénation qui prévaut en Alberta, et ça depuis même les débuts de la Confédération canadienne. Donc quand l’Ontario, quand le Québec représentaient la grande majorité de la population, puis que les principales institutions financières, économiques et politiques du pays se trouvaient déjà là, dans l’Ouest canadien, il y avait ce sentiment-là de ne pas être considéré suffisamment par l’élite laurentienne et ça, ça l’a pris forme et ça s’est consolidé avec le temps. Puis là, on a aujourd’hui un mécontentement qui est enraciné vraiment dans cette perception-là que les quatre provinces à l’ouest de l’Ontario sont traitées de manière injuste, qui sont exploitées au niveau économique et qu’on ne représente pas nécessairement leurs idées ou leurs intérêts au niveau politique. Quand on regarde au Québec, par exemple, oui, on a un tournant identitaire qu’on a pu observer dans les dernières années au Québec, mais tournant identitaire ne veut pas nécessairement dire populisme. Pour qu’il y ait du populisme, il faut vraiment qu’il y ait cette tension-là entre les élites corrompues et le peuple qui est négligé, qu’on ne représente pas ses intérêts. Ce n’est pas nécessairement ce qu’on retrouve dans le cas québécois. Il y a quand même certaines formations politiques qui sont mentionnées par les chercheurs en raison de leurs tendances populistes. On pense par exemple à l’Action démocratique du Québec, de Mario Dumont, qui lui visait à réformer le système politique québécois dans un contexte de déclin de la confiance des Québécois envers les institutions politiques. Donc là, on voit cette tendance populiste d’aller redonner du pouvoir au peuple, finalement de réformer les institutions pour mieux représenter les intérêts du peuple. Puis, avec le temps aussi, les positions de l’ADQ ont pris un tournant identitaire dans le contexte des débats sur les accommodements raisonnables accordés à des groupes ethnoculturels et religieux. Donc là, on a plusieurs éléments du populisme qui se sont combinés au sein de l’ADQ. Bon, l’ADQ n’a jamais été portée au pouvoir finalement, donc n’a pas pu concrétiser ses revendications. Plus récemment aussi, il y a le Parti conservateur du Québec, dirigé par Éric Duhaime depuis 2021, donc là, avec tous ses discours plus anti-élite, libertariens aussi. Donc, Éric Duhaime tente de contourner aussi les médias traditionnels. Donc on a plusieurs éléments ici qui correspondent davantage aussi à la définition du populisme. Puis on voit que c’est un type de populisme qui est complètement différent finalement de ce qu’on observe en Alberta, avec peut-être une tendance plus identitaire, dans le contexte de l’ADQ et des débats qu’on a pu observer, mais qui a quand même un visage propre au Québec.

00:17:34 Stéphanie Gaudet
Mais je trouve ça intéressant, la distinction que tu fais entre identitaire et populisme, parce que c’est quand même une association qu’on peut faire rapidement.

00:17:45 Audrey Gagnon
Oui, absolument, puis je pense qu’on fait cette association-là surtout dans le contexte de tout ce qu’on observe aussi en Europe, comme je disais tantôt…

00:17:51 Stéphanie Gaudet
Oui, c’est ça, avec le national-populisme.

00:17:55 Audrey Gagnon
Exactement. Comme c’est lié à l’extrême droite, le nativisme prend une place prédominante dans les discours qui vont être à la fois populistes et nativistes, alors que ce sont deux concepts différents, finalement, qui peuvent venir ensemble, mais pas nécessairement.

00:18:11 Stéphanie Gaudet
Emily, est-ce que tu aurais d’autres exemples pour nous expliquer les distinctions entre le populisme canadien et le populisme à l’échelle internationale?

00:18:23 Emily Laxer
Oui, absolument. Je suis d’accord avec Audrey que dans la littérature, on est vraiment ancré dans une conception du populisme associée à l’exemple européen, puis l’exemple européen de droite, de populisme comme Rassemblement national en France, et cetera, où on voit cette combinaison de nativisme et populisme. Quand on regarde le Canada, on retrouve moins cette combinaison. Donc, dans le cas du Québec, comme Audrey l’a dit, le nationalisme, ce n’est pas nécessairement populiste. On cherche des moments, des tendances où on aperçoit les deux qui travaillent ensemble. Je dirais que le cas de l’Ontario, c’est aussi un autre exemple intéressant pour démontrer que le populisme de droite ne se représente pas tout le temps comme étant associé avec un nativisme. Alors, en Ontario, on parlerait plutôt de la façon dont le populisme a été utilisé comme moyen de promouvoir des projets politiques néolibéraux, donc des projets, une conception de gouvernance néolibérale. Les conservateurs en Ontario ont longtemps adopté cette tendance en promettant de défendre les intérêts économiques des citoyens ordinaires tout en mettant en œuvre des politiques qui sont favorables aux grandes entreprises. On a vu cette tendance se renforcer dans les années 90 avec la révolution du « bon sens » de Mike Harris en Ontario, qui a vraiment éloigné le parti de ses racines conservatrices pour le rapprocher des réformes libérales et de l’austérité, en utilisant cette idée de « bien c’est bon pour le peuple ». Ça s’accorde avec le « bon sens » du peuple. Les gouvernements de Doug Ford, qui a été élu trois fois maintenant en 2018, 2022 et 2025, ont repris à un certain point ce programme populiste néolibéral à travers un discours qui s’engage à rendre l’Ontario ouverte aux entreprises et à respecter les contribuables par le biais de réduction d’impôts, de privatisation, de déréglementation, de réduction des dépenses. Donc, on voit en Ontario une évidence de l’impact du régionalisme parce que l’Ontario se positionne très différemment vis-à-vis le gouvernement fédéral que l’Alberta ou le Québec.

00:20:40 Emily Laxer (suite)
Au niveau fédéral, je dirais aussi que, mes collègues et moi à l’Observatoire on a mené une analyse de tweets. On a utilisé Twitter, puis on a regardé les tweets de six dirigeants de partis fédéraux en 2022 et on a comparé jusqu’à quel point ces dirigeants fédéraux utilisent des discours populistes. Jusqu’à quel point est-ce qu’ils parlent du peuple comme étant un groupe important, avec des intérêts qui sont menacés par une élite, et jusqu’à quel point est-ce qu’ils parlent de la menace d’un autre groupe de minorités, à la populisme de droite européenne. Ce qu’on a trouvé, c’est que seul Maxime Bernier, donc le chef du Parti populaire du Canada, seul Maxime Bernier utilise un discours d’exclusion vis-à-vis de minorités. Mais à travers le spectre politique, on voit beaucoup d’emphase sur un peuple, bien sûr, c’est le jeu de la politique, donc c’est évident que plusieurs politiciens vont parler de façon favorable du peuple. Mais Pierre Poilievre, le dirigeant du Parti conservateur du Canada, est celui après Maxime Bernier qui parle plus souvent de façon négative de l’élite, d’une élite corrompue. Donc il utilise souvent des slogans de façon répétitive. Il parle de « Justinflation » quand il parle de Justin Trudeau; avec Mark Carney, il parle de « Carbon Tax Carney ». Il a plusieurs slogans que lui et les autres représentatifs du Parti conservateur du Canada utilisent pour vraiment mettre l’emphase sur le fait que les intérêts des Canadiens ordinaires sont menacés par cette classe politique. Mais ça apparaît différemment que le populisme de droite en Europe, parce qu’au moins sur le plan explicite, on ne voit pas de mention, dans le discours de Pierre Poilievre, pas de mention négative, explicite de l’immigration ou de la diversité ethnoculturelle.

00:22:52 Stéphanie Gaudet
Je me souviens d’avoir assisté à une de vos présentations ou de quelqu’un dans votre groupe, puis ce qu’il démontrait, c’est que la personne qui faisait le plus référence au peuple, au groupe, tout ça, c’était Justin Trudeau.

00:23:04 Emily Laxer
Absolument. Oui, Justin Trudeau parle, parlait et parle peut-être encore maintenant. Il parle du peuple de façon très favorable. Mais c’est ce que les politiciens vont faire.

00:23:14 Stéphanie Gaudet
Exactement. Intuitivement, je n’aurais pas pensé, par exemple, associer Justin Trudeau a un discours populiste alors que c’est vrai que c’en est une forme de discours populiste.

00:23:27 Emily Laxer
Absolument, c’est un aspect, c’est une dimension. Mais tout seul, de parler du peuple de façon positive, ce n’est pas assez pour avoir un discours populiste. Il faut avoir, comme Audrey l’a mentionné, cette emphase sur une élite corrompue qui sape la volonté du peuple. Et c’est là où on voit ces tendances, surtout dans les partis d’opposition.

00:23:54 Stéphanie Gaudet
Pour faire un dernier tour de table, nous avons beaucoup parlé des exemples. J’allais vous demander encore des exemples, mais [rire] dans le fond, j’aimerais vous céder la parole une dernière fois pour peut-être ajouter, peut-être vous voulez rebondir au propos de l’une et de l’autre, ou ajouter des exemples, des définitions, Audrey.

00:24:14 Audrey Gagnon
Peut-être pour rebondir sur ce qu’Emily vient de dire en parlant de Pierre Poilievre, parce que c’est un cas d’études, je dirais, qui intéresse quand même plusieurs chercheurs, mais également la population, à savoir qu’est-ce qu’il représente finalement Pierre Poilievre? Puis est-ce qu’il représente aussi un moment de rupture, en fait, avec le Parti conservateur du Canada, avec ses tendances plus populistes ou non? Puis, je pense que les chercheurs commencent à s’entendre à savoir qu’il représente davantage une continuité, en fait, de ce qu’on observait déjà avant lui avec Stephen Harper, mais dans une forme plus concrétisée, je dirais. Puis, il faut se souvenir que Pierre Poilievre, qui est le dirigeant du Parti conservateur du Canada depuis septembre 2022, et qui était député également autrefois du Parti conservateur depuis 2004, mais il faut souvenir que c’était également un ancien membre du Parti réformiste de Preston Manning, donc un parti politique populiste. Et ça, on le voit dans sa façon de faire de la politique, qu’il adhère encore à cette tradition populiste des Prairies, donc la tradition qu’on retrouvait chez Preston Manning, qui représente l’ouest du Canada davantage, et qui était vraiment prédominante dans leurs discours et suggestions de politique. Donc, par exemple, Poilievre affirme faire de la politique du « gros bon sens », qui est un mot-clé, je dirais, quand on parle de populisme. Et ce gros bon sens là s’oppose, en fait, à l’Ottawa officielle, qui serait dirigée par le consensus laurentien, donc les élites ontariennes et québécoises. Et même si il est député fédéral d’Ottawa, depuis deux décennies, il se présente encore comme étant un outsider, comme étant une personne qui est extérieure au système politique, ce qui lui permet de bien se situer finalement. Parce que si on critique les élites politiques en disant qu’elles sont toutes corrompues, ne représentent pas les intérêts du peuple, mais qu’on est nous-mêmes une élite corrompue – une élite politique [rire], pardon – depuis environ deux décennies. Bien là, évidemment, le discours se tient moins bien. Donc, lui, il se situe, il se présente comme étant extérieur à tout ça. Donc, il tente, en fait, de venir perturber les stratagèmes des élites de la capitale et c’est pour ça qu’il est en politique.

00:26:25 Stéphanie Gaudet
Emily, est-ce que tu voulais ajouter?

00:26:28 Emily Laxer
Oui, j’aimerais ajouter, plutôt que des exemples, une question, une question qu’on continue de se poser, de nous poser. Et c’est la question de qu’est-ce que ça veut dire que dans la dernière élection fédérale, en avril 2025, que ça faisait des mois et des mois que le Parti conservateur du Canada, avec Pierre Poilievre chef, était en avance, vraiment vraiment en avance dans les sondages. Et tout à coup, avec l’élection de Donald Trump, avec la guerre économique avec les États-Unis, avec Justin Trudeau qui n’est plus chef du Parti libéral, comment est-ce qu’on peut expliquer le fait que tout à coup, cette offre, cette option anti-élite de Pierre-Poilievre, qui semblait être tellement résonante au sein du peuple canadien, ne l’était plus, et qu’en revanche, on a élu un autre gouvernement libéral, de Mark Carney, qui est vraiment, comme je l’ai dit tantôt, qu’on décrit souvent comme technocrate et pas vraiment populiste. Qu’est-ce que ça veut dire pour notre compréhension de la montée du populisme à la scène fédérale, électorale au Canada. Est-ce qu’on peut expliquer ça? Est-ce que c’est parce qu’il y avait une autre crise plus importante qui a pris l’attention du peuple? Est-ce que ça veut dire que la résonance de ce populisme de Pierre Poilievre est peut-être moins ancrée et assez mince, disons. Est-ce que ça veut dire qu’il y a un type de banalisation du populisme qui se démontre dans nos politiques fédérales? C’est des questions à répondre, mais je pense que ce changement abrupt, c’est quelque chose qu’il faut vraiment analyser parce que quand on observe des tendances à long terme, on pense des fois que c’est une histoire linéaire. Mais évidemment, il faut toujours repenser nos idées, nos conclusions parce qu’il y a des nouvelles questions auxquelles il faut répondre.

00:28:38 Stéphanie Gaudet
Emily, quelle bonne question! C’est toi qui aurais dû animer le balado! [Rire]

00:28:46 Emily Laxer
On a fini déjà!

[Rires]

00:28:48 Stéphanie Gaudet
Alors, mesdames, je vous remercie pour votre disponibilité, pour votre analyse riche, nuancée et votre capacité à bien vulgariser, c’est-à-dire bien expliquer ces concepts et ces réalités qui sont très complexes et qui sont très distinctes, en tout cas la réalité canadienne est très distincte de ce qui se passe en Europe, et je pense que c’est important de se le rappeler, même de ce qui se passe aux États-Unis. Alors, je vous remercie.

[Musique de fond]

00:29:21 Emily Laxer
Merci beaucoup.

00:29:22 Audrey Gagnon
Merci à toi pour l’invitation.