Soyez à l’écoute du balado Hé-coutez bien! pour faire la connaissance des personnes derrière les données et découvrir les histoires qu’elles révèlent. Soyez des nôtres alors que nous rencontrons des experts de Statistique Canada ainsi que de partout au pays pour leur poser les questions qui comptent pour les Canadiens et entendre leurs réponses.
André : Bienvenue à Hé-coutez bien!, un balado de Statistique Canada où nous rencontrons les personnes derrière les données et découvrons les histoires qu’elles révèlent. Je suis votre animateur, André Laplante.
Nous sommes en 1946, après une guerre longue et dévastatrice qui a duré six ans, l’optimisme économique atteint des sommets. Les soldats rentrent au pays pour s’établir et le baby-boom bat son plein. En 1946, le Canada a enregistré une augmentation spectaculaire de 15 % du nombre de naissances en un an seulement. Au Canada, le baby-boom s’est poursuivi pendant 20 ans et, durant cette période, plus de 8,2 millions de bébés ont vu le jour.
Les démographes utilisent un graphique appelé pyramide des âges, qui présente la population totale répartie par génération. Il permet de voir quel pourcentage de la population chaque groupe d’âge représente. Pendant le baby-boom, la pyramide du Canada se présentait comme on pourrait s’y attendre : une base large représentant un grand nombre d’enfants et de jeunes, qui se réduit à mesure que l’on progresse vers le haut.
Elle ressemblait véritablement à une pyramide. Mais aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. Notre pyramide des âges a perdu sa large base. On trouve un gros bond au milieu du graphique, qui représente la génération Y, et un autre encore plus important au-dessus, qui représente les baby-boomers aujourd’hui.
En réalité, elle ne ressemble plus vraiment à une pyramide. On dirait plutôt une marée qui monte et descend au fil des vagues. Est-ce que cette nouvelle pyramide, ponctuée de bosses et de creux, inquiète les démographes? Quelles sont les implications du vieillissement de la population canadienne et comment en sommes-nous arrivés là?
Je ne suis pas démographe, mais heureusement, ils sont nombreux à travailler juste à côté de moi. Je vais donc aller en trouver un pour qu’il m’explique tout ce que cela signifie.
Patrick : Bonjour, mon nom est Patrick Charbonneau et je suis chef de section pour le Programme des estimations démographiques, au Centre de démographie de Statistique Canada.
André : Avant notre conversation, j’ai exploré la pyramide des âges interactive de Statistique Canada. On voit assez clairement qu’aujourd’hui, elle est plus large au sommet. Les personnes de plus de 60 ans représentent une part importante de la population canadienne. Pouvez-vous nous expliquer comment on en est arrivé là et à quoi ressemblait la pyramide des âges il y a quelques années? Comment est-ce que ces changements sont produits?
Patrick : Oui, en fait, effectivement, ce que vous voyez, c’est l’effet du vieillissement démographique. Donc, il y a plusieurs années, le Canada avait une plus forte fécondité, une mortalité un peu plus élevée, et tranquillement, on a transitionné vers un régime de plus faible fécondité et d’une espérance de vie plus élevée.
Donc, c’est vraiment l’effet de cette transition démographique que l’on voit sur la pyramide des âges du Canada et également, peut-être, ce que j’ajouterais, c’est que, en plus de ces phénomènes-là, on a eu une génération qui était très particulière, qui est née entre la fin des années 1940 et le début des années 1960 : les baby-boomers. Donc, les baby-boomers ont été très nombreux à naître dans ces années-là, et on les retrouve maintenant dans des âges plus avancés, dans la soixantaine et la soixante-dizaine, et ils viennent gonfler un peu la taille de la pyramide des âges à des âges plus avancés actuellement.
André : En parlant de pyramide, est-ce qu’il existe une pyramide des âges qu’on pourrait considérer comme idéale? Est-ce que ça varie selon les pays, ou est-ce qu’il y a plutôt un modèle universel de distribution d’âges considéré sain?
Patrick : En fait, comme démographe, je ne dirais pas qu’il y a une pyramide des âges de forme idéale. Je dirais plutôt que la pyramide des âges évolue avec le temps. On parlait de la transition démographique : lorsqu’un pays passe d’un régime de forte fécondité et de forte mortalité vers un régime de faible fécondité et de faible mortalité. Lorsqu’un pays a une fécondité plus faible, on va voir une pyramide des âges avec une base plus étroite et une forme plus triangulaire. C’est la pyramide typique, qui n’est pas nécessairement idéale, mais qui correspond à une structure de base. Au fur et à mesure qu’une population vieillit, que l’espérance de vie augmente et que la fécondité diminue, on se dirige vers une autre forme de pyramide qui se transforme un peu. Si on reste dans les métaphores égyptiennes, elle prend une forme de sarcophage. C’est ce qui se produit lorsque la population d’un pays a tendance à vieillir.
André : Quand on parle du vieillissement de la population, on pense souvent à la baisse du nombre d’enfants.
Moi, j’ai près de 40 ans et, dans les générations précédentes, il était courant d’avoir déjà des enfants à mon âge. Aujourd’hui, c’est moins le cas. Aussi, les Canadiens vivent plus longtemps. Selon vous, dans quelle mesure le vieillissement est-il lié à la baisse de la fécondité par rapport à l’augmentation de l’espérance de vie?
Patrick : Oui, mais effectivement vous amenez un très bon point, parce que le vieillissement de la population est en effet lié à la faible fécondité. Statistique Canada a notamment diffusé des données récemment, selon lesquelles le taux de fécondité, c’est-à-dire le nombre moyen d’enfants par femme, a atteint un creux historique. C’est une des variables qui explique pourquoi la population vieillit et qu’elle vieillit plus rapidement.
L’autre variable, évidemment, c’est aussi la hausse de l’espérance de vie. Donc le fait que les gens vivent plus longtemps, il faut garder cela en tête parce que le vieillissement démographique est en quelque sorte le résultat de certains progrès sociaux. Donc la maîtrise de la fécondité et les gains en espérance de vie, qui reflètent aussi des progrès en santé et en médecine, font que les gens vivent plus vieux.
Donc il faut aussi garder en tête que le vieillissement démographique survient dans un contexte où plusieurs progrès sociaux ont été réalisés.
André : Et au-delà de ces facteurs, quels autres éléments contribuent au vieillissement de la population?
Patrick : Je vous dirais que le vieillissement démographique, tel qu’il est actuellement au Canada et dans plusieurs sociétés occidentales, a été accentué par la fameuse génération des baby-boomers. Donc oui, le fait qu’on ait eu une génération très nombreuse née entre les années 1940 et les années 1960 fait en sorte qu’aujourd’hui, on retrouve ces baby-boomers à des âges plus avancés. Cela vient définitivement accentuer l’ampleur du vieillissement démographique au Canada, tout particulièrement.
André : Une autre conséquence du vieillissement touche les familles, notamment la génération sandwich. Pouvez-vous nous expliquer qu'ils sont et pourquoi ce groupe est particulièrement touché.
Patrick : Oui, mais en fait, quand on parle de la génération sandwich, ce n’est pas nécessairement une génération définie par les années de naissance, mais plutôt des personnes qui doivent prendre soin à la fois de parents ou de proches vieillissants et aussi d’enfants ou de personnes à leur charge plus jeunes.
Donc, cela peut toucher de plus en plus de gens au Canada avec le vieillissement démographique. Puisque les gens vivent plus longtemps, les enfants vivent avec leurs parents beaucoup plus longtemps qu’avant. C’est vraiment un phénomène que l’on observe davantage avec le vieillissement démographique, notamment quand on regarde la hausse de la population âgée de 85 ans et plus. Cela amène les gens à être proches aidants pendant plus longtemps au cours de leur vie.
Il n’est pas rare de voir des personnes âgées elles-mêmes faire partie de la génération sandwich. On peut penser, par exemple, à des personnes âgées de 60 ou 70 ans qui ont encore un ou deux parents en vie dont ils doivent s’occuper. Et dans certains cas, ces personnes peuvent aussi avoir des enfants et des petits-enfants, et doivent peut-être s’occuper de la garde des petits-enfants ou jouer un rôle très présent dans la vie familiale.
Donc, il faut aussi garder en tête que les personnes âgées, notamment les baby-boomers, peuvent vivre une certaine pression, mais peuvent aussi être vues comme une force, car elles contribuent beaucoup à la cohésion et à la solidarité entre les générations.
André : Est-ce qu’il y a d’autres groupes ou tendances démographiques qui méritent l’attention des chercheurs en ce moment?
Patrick : Je dirais qu’en ce moment, ce qui est intéressant, c’est surtout la hausse des générations les plus âgées, donc les personnes de plus de 65 ans, mais plus particulièrement celles de plus de 85 ans.
Ce groupe va être suivi de près, car il s’agit de celui qui devrait augmenter le plus rapidement dans les années à venir. On sait qu’à partir de 2030, la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus va commencer à se stabiliser. Elle continuera d’augmenter tranquillement, mais on atteindra un certain plateau.
Cependant, si on regarde la population des personnes très âgées, soit celles de plus de 85 ans, celle-ci pourrait encore tripler au cours des prochaines années, en raison notamment de l’arrivée des baby-boomers dans ces âges. C’est donc un groupe qu’il faudra suivre de près. À ces âges, les besoins en soins et en services sociaux augmentent, ce qui mérite une attention particulière.
André : La situation varie également selon les provinces. Par exemple, certaines régions comme le Canada atlantique connaissent une forte migration des jeunes vers d’autres provinces.
Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène et son incidence sur les communautés rurales ?
Patrick : Oui, définitivement, vous l’avez bien dit, le vieillissement démographique n’a pas la même intensité partout au Canada. Donc, il y a vraiment un gradient urbain-rural. Effectivement, on voit que le vieillissement démographique peut toucher davantage les plus petites communautés rurales que les grands centres urbains.
Par ailleurs, on sait aussi que les provinces atlantiques et le Québec sont généralement plus âgées que le reste du Canada. À l’inverse, les Prairies et les territoires sont plus jeunes, notamment en raison d’une fécondité historiquement plus élevée dans les Prairies et les territoires, mais aussi, vous l’avez bien dit, en raison des migrations internes.
Donc, pendant longtemps, historiquement, par exemple, les provinces atlantiques ont perdu dans leurs échanges migratoires, surtout au profit des provinces des Prairies. Souvent, les personnes qui migrent sont des jeunes adultes. Donc, ça vient accentuer le phénomène de vieillissement démographique des provinces qui vont perdre de la population, d’autant plus que ces jeunes adultes sont ceux qui, généralement, ont des enfants, donc des enfants qui n’auront pas nécessairement dans leur province d’origine, mais qui vont naître dans leur province de destination.
Donc, ça aussi, ça vient peut-être un peu accentuer les contrastes entre les provinces.
Une statistique intéressante aussi pour démontrer que le vieillissement de la population est inégal à travers le Canada : c’est quand on a noté récemment en 2025 que Terre-Neuve-et-Labrador est devenue la première province au Canada où la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus a dépassé 25 %. Donc, maintenant, il y a plus d’une personne sur quatre à Terre-Neuve-et-Labrador qui est âgée de 65 ans et plus, c’est la première province dans ce cas-là.
En comparaison, le Nunavut, avec la plus faible proportion de 65 ans et plus, comptait 5 % de personnes âgées de 65 ans et plus. Donc, on voit vraiment l’ampleur de la différence entre les provinces de l’Atlantique et les territoires.
André : Vous et votre équipe travaillez beaucoup sur les estimations démographiques. Pouvez-vous nous décrire comment vous estimez la population future et pourquoi ce travail est important?
Patrick : Oui, mon équipe est responsable du Programme des estimations démographiques. Donc, ce qu’on fait, c’est qu’on produit les chiffres de population après le recensement, à des dates précises. On utilise toujours le recensement comme données de base, le recensement ajusté. Et on ajoute aussi des calculs sur la base de données administratives qu’on reçoit. Donc, par exemple, les données d’immigration, les données de l’état civil ou des données administratives de l’impôt, qui nous permettent d’ajouter ou de soustraire des gens de la population.
Donc, par exemple, on peut ajouter les naissances, on peut soustraire les décès, ajouter le nombre de nouveaux immigrants qui arrivent. Donc, les estimations démographiques sont extrêmement importantes. D’une part, pour répondre à certains mandats législatifs de Statistique Canada. Donc, par exemple, pour les paiements de transfert du gouvernement fédéral aux provinces. On peut penser au programme de péréquation ou aux transferts en santé. Tous ces transferts-là sont faits per capita sur la base de la population, et c’est la population des estimations démographiques qui est utilisée.
Mais au-delà du mandat législatif, c’est extrêmement important d’avoir des chiffres récents de population pour savoir comment notre population évolue, et ne pas devoir attendre beaucoup plus longtemps que cinq ans seulement, lorsqu’on mène des recensements, mais aussi pouvoir le savoir quatre fois par année dans le cas de la population des provinces et territoires.
Et je vous dirais aussi que les chiffres des estimations démographiques sont essentiels afin de mener d’autres enquêtes clés de Statistique Canada. Donc, par exemple, pour l’Enquête sur la population active, on utilise des totaux de contrôle, qui sont un peu des poids de sondage, pour calibrer les données qui sont produites à l’aide de cette enquête. Donc, nos estimations sont aussi essentielles à la réalisation de diverses enquêtes à Statistique Canada.
André : Est-ce qu’il y a des idées reçues sur le vieillissement de la population canadienne que vous aimeriez préciser ou nuancer?
Patrick : Bien oui, certainement, parce que souvent, quand on parle de vieillissement démographique, ce sont les côtés négatifs du vieillissement qui vont ressortir en premier. Le fait que les personnes âgées peuvent constituer une charge sociale autant pour les pensions que pour le système de santé. Mais je pense que les aspects positifs du vieillissement méritent d’être mis de l’avant davantage, parce que le vieillissement démographique s’accompagne aussi de contributions sociales importantes de la part des personnes âgées.
Je parlais tout à l’heure du fait que beaucoup de grands-parents vont s’impliquer dans la vie familiale, et aider leurs enfants dans la garde des petits-enfants. Donc il y a beaucoup, je pense, de jeunes parents qui n’arriveraient pas à équilibrer leur vie sans l’aide de leurs parents vieillissants, qui donnent de l’aide pour la garde des petits-enfants.
On peut aussi penser au bénévolat. Donc les personnes âgées, notamment les générations des baby-boomers, ce sont des générations qui font beaucoup de bénévolat. Donc ça aussi, il faut en tenir compte quand on regarde le portrait global du vieillissement démographique. Donc il y a un rôle dans la solidarité intergénérationnelle qui est joué par les personnes âgées, et ça, c’est important d’en tenir compte aussi.
André : Avant de terminer, est-ce qu’il y a un aspect qu’on n’a pas abordé et dont vous aimeriez parler?
Patrick : Peut-être une chose que je dirais qui peut être importante, c’est l’impact de l’immigration sur le vieillissement démographique. L’immigration peut être extrêmement utile pour contribuer à la croissance de la population. Par contre, l’immigration va avoir, oui, un impact sur le vieillissement démographique, qui est souvent ponctuel, mais qui ne sera pas nécessairement durable dans le temps. Donc, c’est parfois des idées préconçues, parce que, bien sûr, les immigrants vieillissent eux aussi. Donc, l’immigration peut contribuer à pallier certains besoins au niveau de la main-d’œuvre et peut définitivement aider à faire en sorte que la population d’un pays comme le Canada continue de croître au fil du temps. Mais il faut être prudent dans l’évaluation des impacts de l’immigration sur le vieillissement de la population.
Ça, c’est autre chose et ce n’est pas toujours aussi simple que ça peut en avoir l’air. Donc, étant donné que, comme je le disais, les immigrants vieillissent aussi, l’impact n’est pas si énorme que ça.
André : Pour nos auditeurs qui voudraient approfondir leurs connaissances sur la population canadienne et la démographie, où est-ce qu’ils peuvent trouver plus de renseignements?
Patrick : Oui, définitivement, je les inviterais à consulter le site web de Statistique Canada et, plus particulièrement, on a deux portails qui sont très intéressants. Donc le premier portail, c’est le portail de la démographie, des statistiques sur la démographie et de la population. Et il existe aussi un portail, comme on parle de vieillissement démographique, il existe un portail sur les adultes âgés qui fournit une foule de renseignements statistiques en lien avec le phénomène du vieillissement démographique aussi. Donc je les inviterais fortement à consulter les données qui sont disponibles et les analyses, les articles qui sont disponibles sur ces deux portails-là.
André : Merci Patrick d’avoir pris le temps de vous joindre à nous pour nous faire part de votre expertise.
Patrick : Merci André. Ça m'a fait plaisir aussi.
André : Vous venez d’écouter Hé-coutez bien! Merci à notre invité Patrick Charbonneau. Vous pouvez vous abonner à ce balado partout où vous écoutez vos émissions. Vous y trouverez également la version anglaise de notre émission intitulée Eh Sayers. Si vous avez aimé cet épisode, n’hésitez pas à l’évaluer, à laisser un commentaire et à vous abonner.
Merci de nous avoir écoutés.