L'heure de grande écoute

Quand le père de Catherine devient pionnier du congé parental, dans les années 80.

En 1984, le père de Catherine défie les normes en obtenant un congé rémunéré pour prendre soin de sa fille. Une histoire avant-gardiste qui a marqué un tournant dans l'évolution de la paternité et des droits familiaux au Québec.

· Animation : Julien Morissette
· Invitée et scénarisation : Catherine Lavoie
· Réalisation : Francis Thibault
· Collaboration : Jacques Lavoie, Pierre L’Heureux et Sophie Mathieu
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Jacques Lavoie, Pierre L’Heureux et Sophie Mathieu
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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What is L'heure de grande écoute?

Découvrez les récits touchants et les anecdotes familiales qui témoignent de la créativité et de l’humanité de celles et ceux qui façonnent le Québec. Une plongée dans des histoires insoupçonnées, portées par des voix d’ici.

Pilotée par Julien Morissette, la série hebdomadaire donne la parole à celles et ceux qui façonnent la province au quotidien. Des créateurs·trices issu·e·s de tous les horizons se succèdent pour raconter des expériences qui résonnent bien au-delà de leur parcours personnel, révélant les forces invisibles qui tissent notre société.

· Animation et réalisation : Julien Morissette
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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On a descendu les matelas simples
de leur chambre pour s'installer dans le

salon, sur le plancher devant la télé.

Léon a 11 ans, Blanche en a 8.

Le film qu'on regarde ce soir, Three
Men and a Baby, l'adaptation américaine du

film français Trois hommes et un couffin,

qui a triomphé au César du cinéma en
1986.

Mes parents m'ont montré l'original
quand j'étais jeune,

et là c'est à mon tour de regarder une
comédie familiale bon enfant des années

80, avec mon fils et ma fille.

L'idée de base est assez simple, trois
hommes qui ont plus ou moins la trentaine,

qui sont colocs à New York et qui doivent,
contre leur gré, s'occuper d'un bébé.

Mes propres enfants
trouvent le film très comique

parce que les modèles paternels
sont tellement caricaturaux que c'en est

absurde.

Pour eux, il n'y a rien d'étrange ou
d'inhabituel à l'idée qu'un ou plusieurs

hommes s'occupent d'un bébé.

Anne-Marie Picard a écrit un excellent
article sur le sujet en 1990 dans la

revue d'études

cinématographiques Cinéma. La chercheure
française dit que le coeur du film s'est

perdu dans l'adaptation.

La production française mettait de
l'avant des hommes tendres, responsables,

assumant leur part

dans le soin des enfants. Aux
États-Unis, le film met de l'avant un

tout autre discours. Les hommes

refusent leur rôle de soins et
deviennent pères par devoir, jamais par

désir. Ce qu'on vous propose

aujourd'hui avec la réalisatrice et
comédienne Catherine Lavoie, c'est plutôt

l'histoire d'un

père qui est allé à contre-courant des
conventions de son époque.

Ça peut paraître banal, mais c'était
complètement inusité,

il y a 40 ans.

Bienvenue à L'heure de grande écoute.

Le balado qui vous fait entendre les
histoires vraies

et les personnages surprenants qui
façonnent le Québec.

L'épisode d'aujourd'hui, congé à
partager.

C'est très marginal,
ce qu'il a fait votre

père, c'était très, très,
très avant-gardiste.

Vraiment.

On est en studio avec Catherine Lavoie.

Salut, Catherine.

Salut, Julien. Je suis très contente

de te retrouver en studio. Moi aussi,
surtout

que je suis très intrigué par l'extrait

qu'on vient d'entendre. Ton père,

qu'est-ce qu'il a fait de si marginal?

Écoute, mon père, il était prof de
cégep.

C'était un homme bien ordinaire.

Sauf qu'en 1984,

l'année de ma naissance, il a fait
quelque chose

d'assez inusité pour l'époque.

Ma mère, elle devait retourner
travailler quelques mois

après que je suis née, parce qu'elle
était contractuelle,

puis qu'elle risquait de perdre son
emploi

si elle ne retournait pas travailler
rapidement.

Et c'est mon père qui a pris l'essentiel

de l'année de congé de maternité pour
s'occuper de moi.

Aujourd'hui, ça peut sembler quand même
normal

qu'un papa prenne un congé parental,

mais ça n'a pas toujours été comme ça.

Non, c'est clair. Dans ces années-là,

je pense qu'on peut dire que c'était
assez normé,

assez typé. Le père retournait au
travail

après quelques jours.

Des fois, c'était vraiment très, très
rapide,

selon ce que j'ai compris.

Et la mère restait à la maison

pour s'occuper de l'enfant. Bien oui,
c'était ça le parcours

typique à l'époque. Il existait un

congé de maternité, mais il était
uniquement

pour les femmes, puis il était aussi
beaucoup moins long

que maintenant. Il était de 15 semaines

contre plus ou moins 55 semaines —

un an maintenant. Puis c'était

lié à l'assurance chômage. Donc,

il fallait que les femmes, elles
occupent un emploi avant que

le bébé naisse pour y avoir accès, ce
qui était

quand même pas le cas de beaucoup de
femmes à l'époque.

OK, donc le congé parental, ça
n'existait juste pas.

Exact, ça n'existait pas à cette
époque-là.

Mais là, maintenant, nous, on a
bénéficié du RQAP,

du Régime québécois
d'assurance parentale en tant

que parent. Ça, ça a
été créé en quelle année?

Ça a été créé en 2006, le RQAP.

OK, donc c'est vraiment… ça fait
juste 20 ans. Je n'avais pas réalisé que

c'était si récent.

Puis, peut-être que ça explique pourquoi
nos parents, nos grands-parents ont eu une

expérience de la parentalité très
différente de la nôtre.

Moi, je me souviens d'en avoir parlé
avec mon père

dans les premiers temps, quand je suis

moi-même devenu père,

pour un peu comparer, en lui demandant

conseils, savoir comment ça s'était
passé.

Puis, je me suis rendu compte assez
rapidement que

nos expériences étaient totalement
différentes.

Moi, j'ai pris six mois,

j'ai partagé de façon égale

avec la mère de mes enfants les congés

pour Léon et Blanche,

pour mon fils et ma fille.

Puis, j'ai compris assez rapidement que
ce n'était pas une possibilité

quand moi, je suis né en 88.

Je trouve ça un petit peu dommage

parce que j'ai pu mesurer tout le bien

que, tu sais, les bonnes répercussions

que ça a eu dans ma vie de père.

Ben oui, c'est clair.

De prendre ce congé-là.

Ça fait que c'est vraiment très
différent de nos parents.

Ben, puis c'est super inspirant aussi,

comme la façon dont toi, tu l'a fais.

Tu sais, moi, ça me rappelle, en fait,

plusieurs discussions que j'ai eues avec
mon copain

quand j'étais enceinte de ma fille.

Parce que moi, j'avais aussi moins envie

de vivre l'année de maternité en solo,

dans le schéma plutôt classique de la
femme

qui prend l'année de maternité, puis le
père

qui retourne travailler après 5-6
semaines.

C'était moins quelque chose qui
m'appelait, mettons.

C'était une envie personnelle qu'on le
fasse autrement.

Puis on s'est mis d'accord, mon chum

puis moi, que lui allait prendre une
bonne partie

des semaines partageables pour qu'on
puisse vivre

cette année-là ensemble, puis aussi pour que

moi, je puisse continuer à faire
certains contrats.

Fait que finalement, c'est ça qu'on a
fait, puis moi,

j'ai trouvé ça vraiment génial de le
faire comme ça.

Oui, surtout que tu travailles
dans le milieu des arts, c'est pas

une forme de travail qui est très
conventionnelle

non plus, puis de ton côté,

juste pour avoir des contrats en tant
que comédienne,

ça vient avec un autre enjeu, de prendre

un long congé, de disparaître...

C'était plus compliqué, dans le cadre de
mon métier, c'est sûr.

Ça fait quand même quelques années, mes
enfants sont rendus,

je trouve qu'ils sont rendus vieux,

mais le souvenir est encore très, très
vif de ces mois-là passés à la maison.

Mais aussi des nuits blanches aussi,

parce qu'on s'entend qu'un congé
parental,

ce n'est pas tant un congé, finalement.

Non, non, c'est clair.

Moi, c'est plus récent dans ma tête,

donc je peux te confirmer qu'en effet,
ce n'est pas des vacances,

ce n'est pas relax.

Mais en plus, moi, cette année-là, ça m'a fait
beaucoup, beaucoup réfléchir sur la place des hommes

et des femmes dans la parentalité.

Oui, puis en tant qu'homme, ça te
fait prendre la mesure de tout ce que ça

implique d'être un parent.

Oui, les beaux côtés, mais aussi les
tâches, les sacrifices.

Oui, puis ça fait réaliser
aussi la chance énorme

qu'on a au Québec d'avoir
des politiques familiales,

comme le RQAP, les
centres de la petite enfance,

les garderies
subventionnées, puis tout ça,

ça donne quand même un gros coup de main
aux familles.

Oui, et pour que toi et moi, ainsi que
tous les autres parents

qui en profitent, on se rend compte que...

Finalement, il y a des gens qui se sont battus
pour ça avant nous.

Ce n'est pas arrivé par magie dans nos vies.

Non, c'est sûr, comme tous les changements
sociaux,

il y a du monde qui ont été là.

C'est exactement là que je voulais en
venir.

Ce que mon père a fait à ma naissance,

j'ai réalisé que ça n'arrivait vraiment
pas souvent à l'époque. En tout cas, moi,

j'ai aucun, aucune amie
ou personne dans ma

génération qui m'a
raconté avoir vécu ça avec

son père. Fait que j'en suis venu à
me demander, tu sais, coudonc, ça se

pourrait-tu que mon père

soit un précurseur, qu'il soit un des
premiers hommes à avoir pris un congé

parental au Québec?

À ce moment-là, en 84, ça fait déjà une
douzaine d'années que je suis à l'emploi

du cégep John Abbott,
j'enseigne l'archéologie.

J'ai regardé la
convention collective parce

que moi, je travaillais
aussi sur l'exécutif syndical.

J'ai vu dans la section congé de
maternité, il y avait un item qui disait,

« après les semaines de congé couvert par,
je pense, l'assurance chômage,

le parent pourra ». Fait que, je suis allé voir
le directeur du personnel,

qui était très gentil, qui s'appelait Gerry.

J'ai dit, Gerry, j'aimerais ça, moi,
continuer le congé de parent.

Mais là, il me dit,

« Écoute, Jacques, c'est sous l'item congé
de maternité. »

J'ai dit, « Oui, mais ça ne dit pas la
mère,

ça dit le parent. »

Puis là, finalement,

je ne sais pas combien de semaines plus
tard,

mais ça n'a pas tardé beaucoup.

Il me convoque, il dit, « Jacques, ils ont
accepté. »

Il n'en revenait pas, il était étonné.

Il dit, « Vraiment, je n'en reviens pas,

mais en tout cas, ça a été accepté. »

Ton père est quand même rusé d'avoir
trouvé une brèche comme ça

dans la convention collective à son
travail

et d'en avoir profité pour questionner
le congé parental.

C'est assez courageux.

Oui, avoue que c'est quand même funky
comme situation.

Il est bien tombé aussi sur Gerry.

Il a eu de la chance quand même d'avoir
quelqu'un d'assez ouvert

pour l'aider dans ce questionnement-là.

Oui, oui.

Puis mon père était aussi impliqué dans
son syndicat.

Donc, c'est clair qu'il connaissait
quand même bien ses droits, puis ça l'a aidé

à tenter sa chance.

Et puis, on en a fait du chemin depuis
ces années-là,

parce qu'on dit, bon, t'es né en 84,

à l'heure actuelle au Québec,

je pense qu'on est

dans les pays, dans les lieux

qui ont les congés parentaux les plus
progressistes

en Amérique du Nord.

Ben oui, et de loin, aux États-Unis,

si on se compare, il n'y a aucun
programme national

là-bas, donc il n'y a, à toute fin
pratique,

rien. Puis, même dans le reste du Canada,

c'est vraiment moins intéressant qu'au
Québec.

C'est plus difficile d'avoir accès à des
prestations.

Puis en plus, elles sont moins élevées
qu'ici.

Donc, tu sais, le pourcentage de
remplacement du revenu

est moins élevé qu'au Québec, dans le
reste du Canada.

À l'échelle planétaire, est-ce qu'il y a
des pays

qui sont plus progressistes que ce qu'on
a ici?

Bien, en Suède, entre autres,

ils ont encore plus de congés qu'ici.

Puis, ils peuvent les utiliser aussi sur
une période

qui est beaucoup plus longue.

Je pense que c'est jusqu'à ce que
l'enfant ait 8 ou 10 ans.

Puis en plus, ils peuvent fractionner
leur congé à la journée,

donc ça permet d'être plus modulable
aussi.

Puis en Islande, c'est super intéressant

parce que le congé parental, c'est
exactement ce que t'as fait, Julien.

C'est 6 mois pour les femmes puis 6 mois
pour les hommes.

OK, par défaut.

Oui, oui, par défaut, puis c'est comme
ça pour tout le monde.

Ça fait que ça permet, dans le fond,

une meilleure implication des parents
dès la naissance des enfants.

Si je reviens à l'histoire de ton père,

je suis curieux de savoir comment ça a
été perçu

dans son entourage, comment il a vécu à
ce moment-là

cette situation qui était quand même
novatrice.

Dans son entourage, ça s'est super bien
passé,

tant au niveau de ses collègues de
travail

que de ses amis ou de sa famille.

Puis il y a un fait un peu drôle, un peu
cocasse.

Mon père s'est même intégré à un groupe
de femmes

qui habitaient sur notre rue.

On habitait dans un genre de rond-point,
de croissant.

Puis, il s'est intégré à ce groupe de
femmes-là

qui étaient aussi en congé de maternité
avec leur bébé.

On dirait que j'aime ça entendre, voir
qu'il y avait de l'ouverture à ce moment-là.

Même si c'était un homme, ça reste un
parent qui est en congé,

qui a une réalité, qui ne peut pas...

Oui, il peut partager ça avec sa femme,

mais quand même d'avoir cet espace-là

avec des gens qui vivent la même
situation que lui,

peu importe le genre, ça me semble assez
important.

Bien oui, tu as besoin d'avoir des gens
autour de toi dans cette année-là.

Puis, il m'a raconté qu'au tout
début, ça leur faisait un peu étrange

qu'un homme soit intégré dans leur
groupe, mais que rapidement,

c'est devenu naturel, elles l'ont intégré
dans leur promenade, leur discussion.

Mais est-ce qu'ils sentaient qu'ils se
faisaient traiter différemment,

d'être un homme qui fait un rôle qui est
plus associé traditionnellement à ce que

font les femmes ?

Il y a une fois en particulier où il y a
eu une altercation assez spéciale.

Ce matin-là, j'avais déjà un rendez-vous
pour les vaccins. Bon, c'est l'hiver,

c'est février,

ça fait qu'il n'y a pas
de poussette parce qu'il

y a de la neige. Ça fait
que je t'avais dans mes

bras. C'est tôt le
matin, peut-être vers 10 h,

quelque chose
comme ça. Et je suis

sur le chemin du retour.
Et puis là, je marche

avec toi dans mes
bras. Puis là, je vois

une auto de police qui passe. Tout
d'un coup, j'entends une sirène de police.

Je me tourne de bord, je me dis «
qu'est-ce qui se passe? »

Et je vois la même auto de police qui
revient sur le boulevard à contresens.

Même pas dans le bon sens de la route, à
contresens.

Et puis là, ça freine à côté de moi.

C'était deux hommes.

Celui qui conduisait, se trouve à
être celui qui est à côté du trottoir,

celui qui me parle.

Puis il dit « qu'est-ce que vous avez
dans vos bras? »

J'ai dit, « J'ai ma fille. »

« Où est-ce que vous vous en allez? »

« Je m'en vais chez moi. »

« D'où vous venez? »

Je suis allé lui faire donner ses
vaccins.

Et je le trouvais rude.

J'ai demandé, j'ai dit, « Qu'est-ce qui
se passe? »

« Avancez! »

Il me répondait comme ça, vraiment,
brutalement.

Aucune explication.

« Avance, avance, avance, puis tais-toi,
puis avance. »

Là, nous autres, on avait un abri
d'auto.

Eh bien, l'auto de police est rentrée
jusqu'en dessous de l'abri d'auto

et ils ne sont pas partis tant que je
n'ai pas eu débarré la porte et mis le

pied dans la maison.

Tout ce temps-là, je
leur demandais, mais

qu'est-ce qui se passe,
qu'est-ce qui se passe?

Et tous ceux qui ont su à me dire,
« taisez-vous, avancez. »

Ah, là, j'étais fâché. J'étais
vraiment furieux.

La seule chose qui me venait à l'esprit,
c'était que ces deux policiers-là

considéraient que c'était pas normal que,

je pense que c'était un lundi matin,

qu'un homme soit là avec un bébé dans
les bras.

Ça devait être sûrement la mère qui
aurait dû être là.

C'est ça qui me fâchait, là.

C'était beaucoup l'attitude à ce
moment-là.

C'est quand même fou que ça se soit
arrivé.

Puis honnêtement, si ça arrivait
aujourd'hui,

je pense que ça ferait les manchettes.

En tout cas, si moi, ça m'arrivait avec
ma fille,

j'appellerais Patrick Lagacé tout de suite
pour qu'il fasse une chronique là-dessus.

C'est sûr, c'est sûr.

Heureusement, maintenant, rassure-toi,

c'est plus bizarre qu'un père se promène
tout seul avec son enfant.

Mais par contre, il ne faut pas se
leurrer.

Il existe encore des préjugés qui
perdurent aujourd'hui.

Par exemple, de mon expérience
personnelle,

puis selon ce que j'entends de mes amis
autour de moi,

quand les enfants sont malades, très
souvent,

la garderie ou l'école va appeler
systématiquement les mères en premier.

Comme si la responsabilité du soin des
enfants revenait d'emblée à la mère.

Tellement. Moi, ça m'arrive encore.

Mes enfants sont aux primaires, puis il
faut toujours que je leur dise de mettre

une note au dossier.

Vous pouvez appeler ou vous devriez
m'appeler en premier.

Je vais venir prendre
soin de mon enfant si

jamais il y a une
incidence, s'il est malade.

En tout cas, il y a encore des
mentalités à changer par rapport à ça.

Est-ce que tu penses que le geste de ton
père a eu des répercussions autour de lui

en prenant cette décision-là, que ce
soit de près ou de loin?

Bien, écoute, quand la convention
collective de son cégep a été renégociée

deux ans après qu'il a pris le congé
avec moi,

il a remarqué que l'onglet congé
maternité avait été remplacé par congé parental.

Ah oui !

Donc, tu sais, c'est
probablement grâce à lui

que ce changement-là
a été fait à son cégep.

Ça doit être satisfaisant de, je ne
sais pas, réussir à faire changer les

mentalités ou à faire un changement
pour une institution comme un cégep.

Ce n'est pas une mince affaire. Est-ce
que tu sais si ça fait boule de neige

après ça, que ce soit
dans d'autres institutions

ou à d'autres paliers
gouvernementaux?

Écoute, j'ai eu envie de creuser un
petit peu plus loin mes recherches.

Puis pour commencer, je me suis
entretenue avec Sophie Mathieu, qui est

chercheuse et experte en
politiques familiales.

Dans les années 70, dans les années 80,
le parcours typique pour les femmes était

d'entrer sur le marché du travail
avant le mariage.

Parfois, au moment du mariage, on
quittait l'emploi.

Mais, définitivement,
lorsqu'arrivaient les

enfants, là, bien, on
cessait l'activité économique.

La transition à la parentalité, c'est
vraiment le point de rupture pour les

femmes. Elles sont actives sur le marché
du travail, elles sont dans une certaine

mesure un peu autonomes.

Et puis là, bien, elles ont un enfant,

et là, leur perspective de carrière,

à toute fin pratique, elle disparaît.

Dans le fond, ça n'arrivait pas vraiment
souvent

dans les années 80 qu'il y a un futur
père

qui demandait un congé parental.

C'était complètement atypique, c'est
très marginal,

ce qu'il a fait votre père.

C'était très, très, très avant-gardiste.

Vraiment, c'est vraiment... c'est
marginal.

Donc, je ne connais pas le cas précis de
M. Lavoie,

mais c'est clair qu'il y a eu des pères
visionnaires,

qu'il y a eu des pionniers qui sont
allés cogner aux portes de leur syndicat,

qui sont allés voir leurs employeurs et
qui se sont posés la question

« Mais pourquoi moi, je n'ai pas droit à
un congé alors que ma conjointe a droit

à du temps pour s'occuper de
notre enfant ? »

Ce genre d'initiative-là a probablement
fait jaser au niveau de son organisation,

de ses collègues,

de sa communauté. Et puis, il y a eu

comme ça probablement plusieurs petites

bougies d'allumage à différents

moments dans l'histoire du Québec qui ont

fait qu'aujourd'hui, les

pères sont tout à fait légitimés

dans leur rôle de soin.

Donc, c'est ça. En parlant avec Madame
Mathieu,

j'ai eu la confirmation que ce que mon
père a fait

en 84-85, c'était vraiment

avant-gardiste. Que son geste,

il a certainement eu des impacts autour
de lui.

Mais bon, elle n'était pas en mesure de
me dire

si mon père était le premier ou un des
premiers.

Mais par contre, elle m'a conseillé
d'écrire à un organisme

qui s'appelle le Regroupement pour la
valorisation de la paternité.

Donc j'ai fait ça, je leur ai écrit.

Mais bon, eux autres non plus, ils
n'étaient pas en mesure

de me donner de registres précis à
savoir

qui seraient les premiers pères à avoir
pris un congé parental au Québec.

Sauf qu'ils m'ont mis en lien avec un
homme qui s'appelle Pierre L’Heureux.

Puis là, c'est vraiment intéressant

parce que j'ai appris
que Monsieur L’Heureux,

il a une histoire qui est
assez similaire à celle de

mon père. Lui, il a partagé le congé
parental avec sa femme Andrée, mais en

1982-1983, donc juste un peu avant mon père.

En 1982, au printemps, j'ai pris un
congé parental d'un peu plus d'une

année avec ma fille Naomi. J'étais en
Montérégie, je travaillais dans un CLSC

et j'ai pris le congé du
printemps 82 au printemps 83.

Alors, j'ai pris cette partie du congé
parce que ma conjointe, comme c'était

encore assez courant à l'époque,

n'avait pas de garantie de garder
son emploi si elle quittait pour un congé

plus long que le congé
de base prévu par

son contrat de travail
et le Code du travail.

Et donc, devant cette réalité et son
désir de poursuivre avec son emploi,

moi, j'ai proposé de prendre une année et
de rester avec notre fille à ce moment-là.

Je suis devenu père à
la maison à temps plein.

À l'époque, on avait obtenu un certain
élargissement des droits pour les femmes,

mais les pères n'étaient pas clairement
installés dans le décor.

Le seul élément, on avait réussi à
glisser le mot « parent » plutôt que

« mère » dans le contrat de travail,

ce qui fait qu'on pouvait s'en
prévaloir,

bien que ça a fait sourciller souvent les
gestionnaires,

hommes et femmes d'ailleurs.

Comme j'étais officier de syndicat,

je connaissais à peu près tous les
établissements

de ma région à moi.

Et donc, de ce côté-là, je savais que
j'étais

le premier à le demander dans ma région.

Comme ton père, M. L'Heureux, c'est un peu
un pionnier.

Je trouve ça vraiment inspirant de
l'entendre.

Puis, je ne peux pas m'empêcher, en
l'écoutant parler,

de faire un lien aussi avec

la situation de ton père qui était très

impliqué dans son syndicat.

Est-ce que c'est un profil de
combattant,

de fonceur, de défenseur des droits

qui a fait en sorte que ces hommes-là
ont défoncé

des portes? Bien, sûrement. C'est vrai que

les deux étaient quand même très
impliqués

dans leur syndicat et tout ça.

Mais il y a une différence qui est très
importante

entre l'histoire de M. L'Heureux et celle
de mon père.

C'est que M. L'Heureux a eu le droit de
prendre

un congé en 82-83, oui,

mais c'était un congé sans solde, donc
ce n'était pas payé.

Alors que mon père, c'était en 84-85,

mais lui a réussi à obtenir un congé
payé de son employeur.

C'est quand même une grosse différence.

J'ai demandé à M. L'Heureux ce qu'il
pensait de l'histoire de mon père.

L'histoire de ton père est assez
exceptionnelle.

Je n'avais jamais entendu quelque chose
comme ça

et j'ai trouvé ça très audacieux qu'il
ait eu le « guts » de négocier ça.

C'est sans doute une première,
vraisemblablement une première,

parce que je n'ai jamais entendu après
quelqu'un qui avait réussi

à faire une aventure comme celle-là.

C'est vraiment exceptionnel.

C'est fou quand même, non?

Tellement !

Puis, à ce stade-ci de mes recherches,

sans nécessairement avoir eu accès à des
registres officiels,

les discussions que j'ai eues avec
plusieurs personnes

me permettent de déduire que mon père
est probablement

un des premiers pères au Québec à avoir eu

un congé de paternité payé.

C'est vraiment capoté. Ça me rend quand
même

assez fier. Je comprends.

Moi, en tant que père, ça me rend...

Je trouve ça inspirant d'entendre des
histoires comme ça

parce qu'on sent que ça a fait évoluer

les choses. Moi, je suis très
reconnaissant

que ces gens-là aient tracé la voie

avant moi parce que ça m'a permis de

vivre une expérience qui a tellement

de valeur dans ma vie,

mais qui m'a aussi fait prendre
conscience

de toute la charge.

C'est souvent plus ardu, finalement,

ce travail-là domestique

que celui plus classique

de travail dans la sphère

quand on s'inscrit dans l'économie

et la productivité,

au bureau, sur la route,

dans mon cas, dans un studio ou sur une
scène.

Puis, toute l'énergie aussi

de la conciliation travail-famille

quand on a la charge du soin en
tant que... dans le rôle de parent.

Fait que, c'est sûr que
même si on fait des efforts

pour essayer de pas
trop être absent au travail,

pour être là, ça
ralentit nos activités

professionnelles. Puis,
de façon très personnelle,

moi, j'ai un profil quand
même workaholic.

Les gens autour de moi
pourraient te le confirmer,

puis ça m'a permis de remettre en
perspective mon rapport

au travail, de recalibrer les choses.

Donc, il y a beaucoup de bénéfices.

Mais c'est vraiment touchant que tu
racontes

tout ça puis que tu le nommes, en fait.

Parce que c'est exactement ce que m'a dit

Sophie Mathieu. C'est
documenté qu'il y a des

répercussions positives à plein de
niveaux quand

les pères s'impliquent davantage dans le
congé parental.

Les impacts de l'implication

des hommes dans le congé parental

sont multiples

et dans différentes sphères.

Donc, on voit vraiment des effets,
premièrement,

à court terme et à long terme dans leur
implication.

Donc, on pourrait penser que le fait que
les papas

prennent 5 semaines ou 8 semaines de
congé parental,

ça a un effet circonscrit dans le temps,

mais en fait, l'effet positif du congé
parental

va être ressenti sur plusieurs années.

Autrement dit, quand on revoit des
couples

où le papa a pris le
congé parental et on les

revoit plusieurs années
après la prise du congé.

On se rend compte que
dans ces couples-là, il y

a une meilleure division
du travail, de soins.

Autrement dit, les papas sont plus
impliqués auprès de leur enfant.

On voit aussi que, et ça c'est assez
étonnant, que les couples où le congé

parental, où les hommes s'impliquent,

disons qu'ils prennent le congé de
paternité ou le congé parental, sont des

couples où il y a moins de divorces.

Donc, c'est bon pour le couple,

c'est bon pour les conjoints,

c'est bon pour tout le monde.

C'est sûr que c'est bon pour le lien
d'attachement aussi.

Il y a quelque chose de tellement
intéressant

pour les enfants, parce qu'ils nous
imitent, là,

en tant que parents, et de voir un père

donner le biberon,

je sais pas, changer des couches,

chercher à la pharmacie pour le bon
médicament

puis être frustré de pas le trouver.

Tu sais, ils apprennent que le soin des
enfants,

c'est une responsabilité partagée.

Ce n'est pas seulement une
responsabilité féminine.

Je me demandais, tu sais, est-ce que là,
depuis tantôt, on parle d'une perspective

très hétéronormative, toi et moi.

Mais il y en a quoi pour les autres
structures familiales, que ce soit des

couples homoparentaux, des mères
soloparentales, les parents qui adoptent.

Il y a plein de modèles différents.

Bien oui, bien oui.

Écoute, les données du Conseil de
gestion de l'assurance parentale,

ils montrent qu'il y a un partage plus
égalitaire des semaines de prestation

dans les couples de même sexe.

Donc, le partage du congé parental entre
les deux parents, il est plus équitable

dans les couples de même sexe.

Au niveau des mères soloparentales,
j'ai appris que le RQAP offre maintenant

5 semaines additionnelles
pour ces parents-là.

En fait, c'est pour que ces familles-là,
où il y a juste un seul parent, elles

puissent bénéficier du même soutien.

Puis ça, c'est une mesure qui
semble-t-il est récente, puis qu'on est

les seuls à l'avoir en Amérique du Nord.

Puis par rapport aux familles qui
adoptent, bien, jusqu'à tout récemment,

il y avait moins de semaines de
prestations que les familles biologiques.

Mais là encore, ils ont corrigé le tir,
puis maintenant,

bien, elles ont droit au
même nombre de semaines

de prestations que
les familles biologiques.

OK. Mais ça, ça confirme encore que
le Québec est à l'avant-garde dans le

soutien aux familles.

Puis on le voit à quel point c'est
documenté, ça a des répercussions

positives à plein de niveaux.

Mais là, je ne veux pas qu'on se mette
la tête dans le sable non plus.

Je pense qu'il y a encore pas mal
d'inégalités

et qu'il reste du travail à faire.

Oui, oui, tout à fait. Il y a encore
beaucoup de chemin à faire.

Qu'est-ce que t'as aimé de pouvoir

avoir la chance de vivre ce congé
parental ?

De vivre le congé parental, ça me
permettait

de libérer du temps pour

développer le lien avec toi.

Je vois comment ça se passe

tellement vite ces premiers mois-là

qu'à un moment donné, on se dit

« Oh, elle a deux ans déjà,

puis je n'ai pas vu passer ça. »

J'ai tellement entendu d'hommes de ma
génération

qui disaient à un moment donné « Hey,
j'ai 50 ans, j'ai 55 ans,

je n'ai pas vu vivre mes enfants. »

Et moi, je leur disais toujours « Moi,
une chose dont je suis fier,

je les ai vus vivre et j'ai vécu avec
eux. »

Je n'étais pas absent, j'étais là.

Et je vois que ça l'a porté fruit. C'est
évident que les liens ont été solides,

se sont développés,
puis ça peut pas...

Ces liens-là peuvent pas se
développer de cette façon-là

autrement qu'en ayant un contact étroit
pendant une certaine période de temps.

Si c'est une fois de temps
en temps, une journée

de fin de semaine, on va glisser,
c'est pas la même chose que d'être

toujours là. Et ça là, si je pouvais
revenir en arrière,

j'essaierais de le faire aussi pour tes
deux frères,

pour les trois, parce que ça a été
tellement un beau moment.

Je ne peux pas être plus d'accord avec
ton père.

Honnêtement, on prend conscience de la
puissance

des moments ordinaires passés avec nos
enfants

quand on est en congé parental.

De sortir de l'image qu'on a de la
relation avec notre père

qui est là pour les événements festifs,

pour les tournois de hockey, pour les
spectacles à l'école

ou pour aller prendre une frite au
casse-croûte du coin.

Non, de s'impliquer dans la vie de nos
enfants,

dans les moments ordinaires, ça a une
valeur inestimable.

Moi, ça m'émeut d'entendre ton père dire
ça.

Toi, en tant que sa fille, ça te fait
quoi?

Écoute, ça me touche au bout de
l'entendre dire tout ça

parce que c'est vrai que j'ai un lien
particulier avec mon père.

On a souvent des longues discussions
ensemble.

On est capables de parler de nos
émotions ensemble.

Il m'a aussi toujours

beaucoup encouragée dans mes projets.

La preuve, c'est qu'il était super
emballé de participer

à l'épisode d'aujourd'hui.

Bon, le congé parental, c'est sûrement

pas l'unique raison de notre lien
particulier,

mais j'imagine que ça y a sûrement

contribué en quelque sorte.

C'est sûr que ça nous change,

ça nous transforme. C'est des moments
privilégiés

comme ça qui changent une vie.

Bien oui, c'est sûr.

Merci Catherine de nous avoir présenté
l'histoire incroyable de ton père.

Surtout, merci à lui
d'avoir fait tout ça pour

les enfants et les
parents qui l'ont suivi.

On prend la chance aussi, s'il y a des
auditrices, auditeurs qui nous entendent

et qui voudraient témoigner de gens qui
ont eu un congé parental avant 84, 85,

qui auraient profité d'un congé parental
payé.

On veut vous entendre, on veut vous
lire.

Et on va peut-être réussir à remonter
encore plus loin

que M. Lavoie et M. L'Heureux.

L'heure de grande écoute est une série de
Transistor Média

produites en collaboration avec
Télé-Québec.

Écoutez tous nos épisodes sur les
plateformes de Télé-Québec,

sur Apple Podcast ou l'application de
votre choix.

Cet épisode a été réalisé par Francis
Thibault.

Enregistrement, montage et mixage audio,
Simon Coovi-Sirois.

Musique originale, Alexis Elina et Simon
Coovi-Sirois.

Caméra et montage vidéo, Patrick
Lozinski.

Productrice au contenu, Audrey
Blackburn.

Scripte-édition, François Desrochers.

Coordonnatrice, Clara Gauthier-Morrison.

Communication, Louis-Philippe Roy.

Visuel, Bureau 60A.

L'indicatif musical est de P'tit
Béliveau.

À la recherche, Maude Petel-Légaré et
Emmanuelle Gauvreau.

Merci à Stephen Boivin, Clara Lagacé et
Sophie Lacelle-Bastien

de Transistor Media, à la Ville de
Gatineau

et au ministère de la Culture et des
Communications du Québec

qui a rendu ce projet possible. Je
m'appelle Julien Morissette.

Merci d'avoir été à l'écoute.