Les balados du CIRCEM visent à promouvoir la recherche interdisciplinaire sur la citoyenneté démocratique et les groupes minoritaires et minorisés, à partir de la tradition intellectuelle du monde francophone.
[Musique de fond]
00:00:03 Marie-Hélène Frenette-Assad
Les balados du CIRCEM visent à promouvoir la recherche interdisciplinaire sur la citoyenneté démocratique et les groupes minoritaires et minorisés à partir de la tradition intellectuelle du monde francophone. Vous écoutez un épisode de « Rêver l’université », une série enregistrée au cours de l’année universitaire 2025-2026 pour souligner le 25e anniversaire du CIRCEM.
[Fin de la musique de fond]
00:00:32 Alexis Hieu Truong
Bonjour chères auditrices et chers auditeurs. Mon nom est Alexis Hieu Truong et je suis professeur au département de crimino à l’Université d’Ottawa et directeur adjoint du CIRCEM. Aujourd’hui, je viens à votre rencontre avec un thème tout particulier qui va guider les activités du centre tout au long de l’année académique 2025-2026. Ce thème, c’est « Rêver l’université ». Pour en discuter, j’ai avec moi trois personnes clés qui ont beaucoup d’expérience dans le milieu universitaire et qui ont, je crois, beaucoup à partager avec nous. Donc, premièrement, on a Dalie Giroux qui est essayiste et professeure qui enseigne les théories politiques et féministes à l’Université d’Ottawa. On a ensuite Olivier Servais qui est doyen sortant de la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication et aussi professeur à l’Université de Louvain en Belgique où il enseigne, entre autres, l’anthropologie des mondes numériques. Puis la dernière et non la moindre, on a aussi Stéphanie Gaudet qui est professeure titulaire à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa puis directrice du CIRCEM, puis bien sûr, animatrice de longue date des balados du CIRCEM, donc une voix familière. Donc, chers collègues, merci de vous joindre à nous aujourd’hui pour rêver puis réfléchir ensemble cette activité de rêver l’université. Donc, j’ai l’impression qu’une question comme ça, ça me paraît un peu comme à la fois complètement dans les nuages, tu sais, rêver, on entend des rêveurs c’est loin, c’est haut puis tout ça. Puis en même temps, c’est comme si intime puis si présent dans notre expérience quotidienne en tant que chercheuse, en tant que chercheur. Donc, en fait, pour lancer la discussion, j’aimerais tout simplement vous demander de partager avec nous c’est quoi ce que cette idée-là, dans le fond, de rêver l’université, ça évoque en vous. Puis partagez un peu votre positionnalité, c’est-à-dire à partir de où vous répondez aujourd’hui. Puis je passerais peut-être la parole à Stéphanie qui a elle-même participé à définir le thème des réflexions pour l’année 2025-2026 au centre.
00:02:33 Stéphanie Gaudet
Alors, merci Alexis. Pour aborder le sujet, donc, je vais expliquer un petit peu la genèse de ce thème-là parce qu’on en a discuté avec les membres du CIRCEM. Et l’année dernière, nous étions dans un contexte un peu particulier. Trump est arrivé au pouvoir. Il a gelé les subventions de plusieurs universités américaines, dont Harvard, Columbia, parce que ces universités-là avaient des politiques d’équité, diversité et d’inclusion qui étaient contestées. Nous étions aussi dans un contexte où il y avait beaucoup de coupures budgétaires, à la fois au niveau provincial, fédéral, pour l’éducation supérieure. Je pense que ces coupures-là, on les voit au Canada, en Ontario, au Québec, mais aussi en Europe, puis dans les pays occidentaux. Donc, c’était un contexte très particulier. Puis, moi, je suis formée, donc, ma positionnalité, si on peut dire, c’est que, moi, je suis formée en philosophie et en sociologie. Je dirige le CIRCEM depuis dix ans, j’entame ma dernière année, la onzième année. Ce que j’ai pu voir dans les dernières années, c’est que notre institution, l’Université d’Ottawa, mais je pourrais dire plusieurs institutions universitaires, sont beaucoup en réaction à des impératifs moraux, des impératifs politiques, des impératifs économiques. Mais il y a peu de réflexions, à mon avis, sur le sens de la mission des universités. Et je pense que dans un tel contexte, il est particulièrement important de revenir à un questionnement plus fondamental et de se poser la question : pourquoi l’université? Qu’est-ce que, c’est quoi son rôle dans notre communauté? Mais surtout, la question du sens. Et comme, moi, la question du sens, donc, c’est fondamental en philosophie, mais c’est également fondamental en sociologie. Moi, je suis très inspirée par la sociologie américaine, notamment celle de C. Wright Mills, sur l’imagination sociologique. Et qu’est-ce qu’il nous dit, Mills, c’est que le sociologue, son rôle, ce n’est pas tant de produire des données pour toujours informer sur la société, c’est surtout de présenter de nouvelles interprétations du monde pour permettre à la population, aux citoyens, de mieux imaginer les mondes possibles. Donc, le rôle du sociologue, ce n’est pas d’imposer normativement des façons de faire, mais bien de proposer de nouvelles grilles de lecture que nous avons la responsabilité de transmettre à la population, à la société civile, pour informer le débat et pour prendre des décisions collectives par rapport à un bien commun, un bien politique, donc au niveau de la société, mais je dirais également au niveau de la communauté universitaire. Pour moi, il est important de réfléchir à la communauté universitaire en tant que collectif, un collectif qui représente une communauté politique, qui a pour fonction, notamment, nous, notre fonction, c’est de réfléchir, mais nous avons aussi la responsabilité de s’autoréfléchir et de réfléchir sur notre propre mission en tant qu’institution, mais aussi de réfléchir sur notre collectivité en tant qu’acteurs politiques. Et le contexte actuel, c’est-à-dire, je dirais, je n’aime pas utiliser le mot crise, mais utilisons le mot crise, est un contexte particulièrement favorable et opportun pour revenir à une question fondamentale sur le sens de notre mission en tant qu’institution d’éducation, en tant qu’acteurs politiques, en tant que communauté politique, pour réfléchir à ce que nous voulons faire dans notre rôle d’éducation, dans le rôle de recherche, puis aussi dans notre rôle d’acteurs dans la communauté. Alors, c’est un petit peu la genèse de la réflexion et moi, c’est une question qui me porte beaucoup et qui m’a beaucoup portée en tant que directrice de centre de recherche parce que je trouvais important de réfléchir même à la mission de notre centre que nous avons très bien campé, je pense, dans les dernières années. Un centre qui a pour mission, notamment, d’animer la vie intellectuelle dans la tradition du monde francophone. Donc, je pense qu’il faut beaucoup d’acteurs avec plusieurs missions, mais ce qui est important, c’est de s’autoréfléchir dans la mission que nous avons en tant que chercheurs et en tant qu’acteurs politiques.
00:07:33 Alexis Hieu Truong
Donc, ces questions-là sur rêver l’université, c’est vraiment connecté aussi à la façon dont on se réfléchit soi-même au niveau individuel et collectif, entre collègues. De ton côté, Olivier, est-ce que ça évoque les mêmes choses? Tu es dans un contexte aussi qui est un peu différent peut-être ou peut-être qu’il y a des similarités. Peux-tu nous parler un peu de ce que ça évoque en toi?
00:07:58 Olivier Servais
Bon, le contexte que Stéphanie a évoqué, c’est un contexte qui, on dit souvent, l’Amérique du Nord a quelques mois ou quelques années d’avance et on le voit avec la montée en puissance de toute une série de régimes en Europe, déjà, qui contestent le rôle des intellectuels. Donc, aujourd’hui, on est vraiment dans un contexte où la fonction d’intellectuel dans la société, en ce compris les universitaires, est contestée parce que, notamment, c’est une fonction critique et donc, elle a une fonction gardien, quelque part, de nos sociétés. Et donc, moi, j’ai eu la chance d’animer une faculté de 6500 personnes pendant six ans à Louvain et si ce genre de position, puisque c’est ma position, je suis historien et anthropologue, mais là, j’ai surtout été un animateur, il faut être à l’écoute sur certaines choses, il faut assumer ses valeurs, être intransigeant sur certains actes, mais l’élément clé, c’est établir la confiance dans la communauté dans un monde où on n’a plus tout à fait confiance. Donc, il y a une espèce de paradoxe des étages et dans ce cadre-là, je dirais, au fond, rêver l’université, ça peut paraître un titre très paradoxal parce qu’on est dans un monde où depuis trois générations, je dirais que le rêve s’est amenuisé. Quand on voit d’où on vient avec la génération de ceux qui partent aujourd’hui à la retraite, autour de mai 68, les grands rêves refaire le monde et ici, en fait, on a eu juste après, on a eu la crise du pétrole et on n’a fait qu’enchaîner les crises. En fait, on a l’impression qu’on est, au fond, la notion de crise, elle est même problématique puisqu’elle est permanente et donc, est-ce que c’est un monde en crise quand elle est permanente? On a trois générations qui sont enchaînées finalement à ces crises multiples et systémiques et je pense que rêver l’université, c’est se repencher sur une fonction fondamentale qu’elle joue depuis très longtemps puisque quand vous regardez, on l’a oublié d’ailleurs, on pense souvent à Bologne comme première université, mais l’anthropologue dirait que c’est quand même un peu ethnocentrique puisqu’on a des universités antérieures, notamment au Maroc et en Tunisie. On a une institution qui a une fonction depuis toujours dans plusieurs sociétés culturellement situées très différemment de penser sur les fondements et puis d’ouvrir les possibles et je pense que, d’ailleurs, Stéphanie a utilisé le mot « possibles », moi je pense que c’est fondamental. Le rôle de l’université quand une société est coincée, par exemple, ça va être de débloquer les possibles et pour ça, il faut rêver en fait parce que rêver, ça veut dire s’autoriser à sortir du réel tel qu’il est, tel qu’il nous coince. Un philosophe comme Gauchet dirait, au fond, il parlait du politique comme d’une extériorité interne. Moi, je dis l’université, c’est aussi une forme d’extériorité interne. On est extérieur parce qu’on a quand même une série de contraintes qui peuvent paraître différentes. On s’impose le fait de pouvoir penser « out of the box », hors du cadre et en même temps, on est dans la société avec toutes ces contraintes. Et comme anthropologue, moi je suis convaincu que l’être humain est un être qui individuellement ou collectivement pense le monde avant de le vivre. Et donc, un lieu collectif qui va avoir pour mission en partie de rêver la société dans laquelle on souhaiterait être ou le monde dans lequel on souhaiterait être si on intègre, par exemple, les non-humains aussi, en fait, elle a une fonction existentiellement et anthropologiquement fondamentale. Et donc, moi je lis ça derrière rêver l’université, c’est revenir à une mission qu’on a peut-être abandonnée par trop plein de bureaucratie, de technocratie, par peut-être un certain fatalisme ou bien une course à certains objectifs de performance très très ciblés et moi je pense qu’on doit retransversaliser et qu’on doit pouvoir repenser plus globalement et c’est clair que qui dit pensée globale dit aussi inévitablement pensée critique et ça, pour certains, c’est quelque chose qui peut être problématique. Moi, je pense que c’est essentiel pour que les sociétés avancent. Alors, on n’a pas le monopole de cette fonction, mais c’est une des fonctions en tout cas que la société nous attribue et je pense que c’est fondamental de pouvoir s’en saisir pleinement. Donc, je suis très ravi de ce thème et qu’on en discute aujourd’hui.
00:12:22 Alexis Hieu Truong
Ça donne vraiment le sens que l’université n’est pas juste un lieu matériel, que ce n’est pas juste un paquet de bâtiments, un employeur, c’est quelque chose de plus, il y a des possibilités là et tout. Dalie, de ton côté, à partir de ta positionnalité, c’est ça, qu’est-ce que ça évoque pour toi, rêver l’université?
00:12:42 Dalie Giroux
Bien, je dirais d’abord que, tu sais, ma perspective, ma perspective puis mon regard sur l’état puis sur la pratique de l’université aujourd’hui, il est très marqué par mon expérience de travail syndical depuis une décennie au sein de l’association des professeurs et bibliothécaires de l’Université d’Ottawa, à deux titres, disons, d’abord, moi, je pense l’université, puis c’est pas la seule façon de le faire, mais c’est celle qui est la mienne, je pense l’université avec, en son cœur, au centre de la question universitaire, l’activité professorale et la mission que cette activité sert auprès des usagers de l’université. Pour moi, la question des conditions de travail, donc, c’est quand même une certaine matérialité, les conditions de travail du corps professoral, pour moi, c’est pas un simple enjeu corporatif, c’est pas des salaires et des avantages sociaux, c’est le lieu d’une discussion collective, démocratique, sur la mission de l’université et sur sa capacité de mener à bien cette mission. C’est le lieu d’une discussion sur les conditions d’apprentissage, dans cette même foulée, des étudiants. Je dirais aussi que cette expérience de travail syndical fait que j’ai peut-être une lecture, je veux pas dire pessimiste, mais peut-être réaliste de l’état de la solidarité entre les travailleurs, travailleuses et étudiants, étudiantes sur le campus, ou du moins en tout cas du travail qu’il y a à faire à cet égard pour se penser dans l’horizon d’une communauté universitaire, que je partage tout à fait avec Stéphanie, et aussi du fait que la communauté universitaire, elle est dans la société puis elle est comme le reste de la société, elle n’en est pas isolée et cette communauté, elle peut être très divisée quant au rôle de la mission de l’université dans la société puis de la manière de mettre en œuvre sa mission. Donc j’arrive de là d’une part puis d’autre part si je parle un peu plus spécifiquement dans ma trajectoire, moi j’entre à l’université au début des années 90 comme étudiante en sciences sociales, je commence ma carrière professorale au début des années 2000 et donc sur trois décennies depuis l’intérieur du monde universitaire, j’ai été témoin de la fin du régime keynésien. Moi, mes études universitaires jusqu’au doctorat, elles étaient pratiquement gratuites, c’est-à-dire qu’il y avait un fort quotient d’accessibilité à la connaissance. J’ai jamais suivi un cours donné par un chargé de cours, donc très peu de travail précaire. Donc, j’ai vécu la fin de ce régime-là puis la mise en place puis les effets en termes de politique publique puis en termes de gestion de ce qu’on peut appeler le néolibéralisme, c’est-à-dire ce grand cycle de marchandisation, de managérialisation de l’université. Puis aujourd’hui, je suis témoin avec vous de quelque chose comme un nouveau régime qui se met en place ou en tout cas une nouvelle phase d’expression du pouvoir économique et politique qui est caractérisée pour moi par la mise au pas financière et idéologique des universités, par des audits financiers, des interdictions de déficit, des financements conditionnels, l’imposition de politiques internes, par le recours à des firmes de consultants plutôt qu’à la communauté universitaire pour déterminer les orientations de l’institution, qui est caractérisée par l’adoption unilatérale de solutions technologiques qui sont issues du secteur privé dans la pédagogie, qui est caractérisée par une croissance de la masse salariale de la classe managériale et, à l’avenant, une érosion, bien sûr, de la gouvernance collective et à la clé une détérioration quand même accélérée des conditions de travail depuis même quatre ou cinq ans. Donc, ce nouveau régime, on pourrait le qualifier de tendanciellement autoritaire, puis c’est à partir de ça que j’essaie de penser l’université, dans une perspective très politique et c’est un contexte, disons, que pour moi, l’espace du rêve il est étriqué au bout de ce constat-là, mais c’est notre contexte, puis je pense que c’est important de nommer ces choses-là pour être en mesure de rêver mieux, quoi, mais c’est un contexte dans lequel la mission de l’université, je ne voudrais pas dire qu’elle a été abandonnée, mais elle est fragilisée, pour dire le moins, et elle est fragilisée par des forces extérieures qui sont politiques et économiques.
[Transition musicale]
00:17:54 Alexis Hieu Truong
À plusieurs égards, ça chatouille l’imaginaire, on est vraiment comme dans une espèce de discussion où est-ce qu’on peut sentir, j’ai l’impression, dans vos interventions, comme, il y a tout un aspect d’espoir, un peu de comme qu’est-ce que ça pourrait être à l’horizon, etc., mais en même temps, il y a comme un petit pincement de cœur de comme, c’est comme une activité aussi qui est difficile, qui est éprouvante, tu sais, de la rêver, cette université-là. Puis en fait, ça, ça nous amène en quelque sorte à une deuxième question qui serait, tu sais, cette université-là dont on parle, c’est comme si on réfère à plusieurs choses en même temps. Et donc, j’aimerais ça qu’on creuse un peu davantage pour tenter de définir, justement, c’est quoi, juste l’université dont on parle. Et donc, pourriez-vous définir ce que c’est l’université pour vous, à la fois, comme disons, au niveau symbolique, mais aussi la replacer encore plus dans son contexte actuel, comme vous l’avez déjà fait en quelque sorte. Stéphanie, qu’est-ce que tu en dirais?
00:18:51 Stéphanie Gaudet
Bien, c’est sûr qu’on peut avoir une définition un peu traditionnelle comme lieu de production, de transmission des savoirs. Je pense que, tu sais, l’université a cette mission-là. On peut se poser la question de quel type de savoir s’agit-il, comment ces savoirs-là interagissent avec d’autres formes de savoirs qui ne sont pas des savoirs universitaires ou des savoirs scientifiques. Je pense que ça, c’est une question importante à se poser. Mais, pour moi, la question cruciale à se poser actuellement, c’est la question de notre mission, je dirais, en termes relationnels. Pour moi, l’université, c’est un espace, et je ne dis pas un lieu, je dis bien un espace, c’est-à-dire, il peut être déterritorialisé. C’est un espace, c’est une collectivité d’êtres humains. J’aimerais ça dire, on inclut les non-humains, mais à l’université, en général, oui, non, c’est vrai, il y a des non-humains, il y a beaucoup de laboratoires! Mais, je mettrai l’accent sur les relations humaines. Pour moi, l’université, c’est un espace relationnel qui implique des êtres humains pensants, agissants, donc des acteurs. Ils ne sont pas des réceptacles, ils ne sont pas des moyens pour arriver à des fins, et ce sont aussi des humains ressentants. C’est-à-dire que, quand on parle du milieu intellectuel, nous omettons souvent la question des émotions et la question des émotions politiques également, qui sont vécues dans une communauté collective. Puis, pour moi, l’université, c’est une collectivité politique qui est agissante, donc qui peut prendre des décisions, et là, je rejoins beaucoup Dalie là-dessus, sur cette question de collégialité, de collectivité, d’importance, de définir, je dirais, l’horizon politique. Et c’est une collectivité politique qui a besoin de toutes sortes de formes de savoirs pour s’imaginer. Et c’est la raison aussi pour laquelle le terme de « rêver », qui est un thème important, je pense, dans la situation actuelle, rêver, c’est faire référence à des imaginaires, des imaginaires qui ont été transmis à travers des traditions, à travers des savoirs, à travers aussi de la création. Alors, ces savoirs-là sont nécessaires pour se réfléchir. Et je reviens, puis peut-être je développerai pour l’autre question, mais pour moi, la collectivité, donc, universitaire, politique, doit absolument inclure toutes ces formes de savoirs là et ne doit pas faire de hiérarchie entre les savoirs qui sont dits utiles, c’est-à-dire qui mènent vers une formation professionnelle, comme on peut penser la formation, je ne sais pas, en droit, par exemple, ou en médecine, mais qui doit absolument inclure toutes les formations que l’on dit plus floues ou molles, c’est-à-dire l’histoire, la littérature, l’anthropologie, toutes ces formes de savoirs qui sont essentielles à se réfléchir et à développer un esprit, une pensée critique. Et pour moi, la pensée critique, ce n’est pas une pensée qui se définit par le rapport au pouvoir, parce que souvent, en sociologie, on parle de pensée critique en termes de théorie critique, mais pour moi, la pensée critique, c’est une pensée qui doit se réfléchir elle-même et doit se critiquer elle-même. Donc, c’est le rôle, pour moi, c’est la mission première de l’université, développer cette capacité d’originalité et de créativité en lien avec les imaginaires, mais également d’esprit critique, c’est-à-dire cette capacité à s’autoréfléchir et à remettre en question de manière constante nos pensées et nos réflexions.
00:23:05 Alexis Hieu Truong
Et toi, Olivier, à travers les différents chapeaux que tu as portés ou que tu portes, est-ce que tu définirais, dans le fond, ce qu’est l’université dans les mêmes termes?
00:23:17 Olivier Servais
Après six ans d’expérience comme ça, d’animer une équipe qui pilote une faculté dans un contexte qui est différent de celui du Canada, puisque c’est le contexte belge, mais on a quand même beaucoup d’invariants qui traversent l’Atlantique dans un sens ou dans l’autre, et donc on partage quand même toute une série de contingences qui sont les mêmes. Je pense que le contexte pour définir ce qu’est l’université joue un rôle important. Aujourd’hui, on se rend bien compte qu’on est dans des sociétés qui sont vieillissantes, ce qui rend l’université très différente de ce qu’elle était il y a 30 ou 40 ans quand on avait, on était en plein pic post-boomer et où on avait, voilà, une dynamisation très différente. On est dans des universités qui sont politiquement sur la sellette. Notre rôle de critique sociale, on l’a déjà souligné, mais où on nous demande une rentabilité, on nous demande une performance, on nous demande d’être dans la concurrence. Je dis souvent, en boutade à certains de mes détracteurs politiques, que nous sommes la fonction probablement la plus évaluée dans la société. Quand on voit nos cours sont tous évalués, nos articles sont tous évalués plusieurs fois et toutes nos publications, nos projets de recherche, bref, comptabiliser le nombre d’évaluations qu’un professeur d’université ou un enseignant-chercheur plus largement accepte durant toute une année et en même temps, on continue à être considéré comme pas nécessairement efficace, rentable. Donc, il y a vraiment cette question de l’utilité ou de l’employabilité qui en permanence revient dans le contexte. Il y a aussi cette logique de l’excellence, mais qui risque de se détacher parfois de l’accessibilité pour tous alors qu’en fait l’excellence, à l’origine, c’est vraiment le fait de faire advenir que chacun de nos étudiants, de nos jeunes puisse aller au maximum de lui-même. Donc, c’est assez différent, on n’est pas dans une logique de concurrence à l’origine, mais on a souvent tendance à vouloir nous y pousser. Et puis on a le contexte très récent depuis la COVID où on a vu la digitalisation accélérée de nos pratiques avec la dernière étape qui est l’intelligence artificielle où certains disent, mais au fond, elle va vous remplacer comme enseignant et donc elle remplacera peut-être un jour l’université. Je pense que ce que Stéphanie a dit sur le relationnel montre qu’en fait, non, nous ne sommes pas prêts à nous voir disparaître parce que cette question de la relationnalité dans l’apprentissage, elle est tout à fait fondamentale. Et donc, si aujourd’hui, l’université est attaquée, c’est parce qu’elle est un symbole en fait. On essaye de nous réduire à des vendeurs de diplômes ou à des pourvoyeurs de réflexions inutiles pour la société. Et je pense que s’il y a une lutte des imaginaires de l’université, parce qu’en fait c’est ça qui est à l’œuvre, quand certains, et je ne mentionnerai pas de nom, mais certains, notamment dans le monde politique, caricaturent l’université à partir de certaines choses, c’est qu’en fait, ils la considèrent comme une menace où ils la considèrent comme un interlocuteur, en fait. Et donc, quelque part, c’est aussi lui faire une forme d’honneur, paradoxalement. Et donc, je pense qu’il y a une lutte des imaginaires et que nous ne devons pas comme université nous voir imposer un imaginaire qui n’est pas le nôtre. Et parmi ces éléments clés de cet imaginaire que j’ai moi de l’université, de ce qu’est l’université pour moi à partir de mon expérience, c’est aussi une communauté politique démocratique. On n’a pas utilisé le mot, je pense, jusqu’à présent, mais pour moi, c’est essentiel. Moi, je ne suis pas, comme dans certains pays anglo-saxons, je n’ai pas été un doyen nommé par un conseiller d’administration. J’ai été élu par ma communauté. Et cette dimension élective, elle est tout à fait essentielle parce que ça veut dire que j’ai une légitimité, j’ai des comptes à rendre, mais j’ai aussi une légitimité pour pouvoir avancer. Donc ça, c’est la base de la communauté politique. Et je ne suis d’ailleurs pas élu que par mes pairs, mais je suis élu par l’ensemble, les étudiants participent au vote avec des représentants et en fait toutes les catégories de personnel. Et ça, c’est tout à fait essentiel et moi, j’y suis extrêmement attentif. Pour moi, c’est une valeur fondamentale parce que je pense que les universités vont avec la démocratie. Elles sont d’ailleurs un garant interne aux démocraties de leurs propres valeurs. Et donc, voir l’université mise à mal c’est à mon avis à terme voir la démocratie mise à mal. Et donc ça, ça fait partie aussi de ce qu’est l’université, cette communauté politique démocratique et ça joue un rôle fondamental. Et alors, je terminerai un dernier point. Je pense aussi que l’université c’est une communauté improbable, en fait. C’est improbable en enseignement parce qu’il se passe des choses non prévues tout le temps, en recherche aussi, en service à la société. Et on a longtemps oublié, et la technocratie, la bureaucratie universitaire ont tendance à un peu lapider cette dimension, c’est la sérendipité, ça veut dire cette capacité à ce qu’il y ait de l’improbable qui crée quelque chose. La rencontre improbable entre deux chercheurs dans un balado, par exemple, ou dans un projet de recherche, ou quelque chose qui se passe dans un auditoire, dans un amphithéâtre avec des étudiants. Et ça aussi, cette dimension de l’improbable, un lieu où on accepte la non-maîtrise de tout et où on accepte l’improbable comme créateur, comme novateur, comme quelque chose qui va générer du nouveau et quelque chose qui a de la valeur. Voilà. Quelques éléments en plus à la discussion.
00:28:39 Alexis Hieu Truong
Les éléments qui viennent d’être évoqués, j’ai l’impression que ça connecte à plusieurs points Dalie que tu identifiais dans ta première intervention. Donc, il y a comme cette idée-là que l’aspect du ensemble, comme, il est super important, il y a comme une espèce de consensus là-dessus, mais en même temps qu’il y a comme une lutte des imaginaires que c’est un peu un terrain de bataille où est-ce que, bien, ça peut être pour des raisons de ressources ou de ci ou de ça. Et donc, rêver, l’imaginaire, c’est de voir le possible, mais en même temps, on se fait imposer aussi les rêves d’autrui peut-être. Et donc, oui, voudrais-tu rebondir sur ça pour nous parler de la façon dont toi, tu définis l’université?
00:29:19 Dalie Giroux
Bien, dire d’abord qu’entendre un doyen de faculté être heureux de faire l’objet d’une élection, moi, c’est un rêve devenu réalité, là. Je trouve ça très enthousiasmant. Bien, je rejoins beaucoup de ce qui a été dit par rapport à la manière dont je définis l’université, puis pour le coup, c’est vraiment une définition de rêve, là, ou en tout cas principielle. C’est sûr qu’on peut dire, puis Stéphanie l’a évoqué, que la mission universitaire historique, millénaire même, c’est celle de préserver, de transmettre, puis d’assurer l’avancement des savoirs et des connaissances. Bon, on n’a pas dit grand-chose quand on a dit ça, mais quand même, il faut quand même le dire qu’il y a une institution indépendante dans la société qui sert cette mission-là, et pour moi, cette mission-là, elle est inamovible. Ça ne peut pas être négocié. Il n’y a pas d’éducation supérieure comme bloc socioculturel, puis il n’y a pas de communauté universitaire au sens des travailleurs et des usagers, si cette mission-là, elle n’est pas au cœur des valeurs puis de la pratique des institutions universitaires. Je pense que c’est quand même important de se ramener à ç. Et pour lui donner un peu de chair, pour moi, j’aime dire que cette mission universitaire, elle repose sur deux piliers, le premier étant la gouvernance collégiale, donc qui rejoint cette question de la démocratie, et le second étant le libre accès à la connaissance. Je dis un mot sur chacun de ces éléments-là. D’abord, la gouvernance collégiale, ce principe de collégialité, il réfère à ce principe qui veut que les gens qui jouissent d’un certain degré de ce qu’on appelle la liberté académique, donc professeurs, bien sûr, chercheurs, bibliothécaires, qu’ils soient permanents ou précaires d’ailleurs, mais aussi jusqu’à un certain point les étudiants, donc ces gens qui jouissent de la liberté académique, ils sont partie prenante de l’administration universitaire en vue de maintenir la mission de l’université. Pour moi, c’est ça, la collégialité, et c’est par le biais de cette collégialité-là qu’est réalisé en pratique, dans la gestion des institutions, cet idéal d’indépendance de la communauté universitaire qui est associé à la mission de préservation, transmission, avancement des savoirs, des connaissances, et que recoupe donc la notion de liberté académique. La notion de liberté académique, pour moi, c’est pas le droit d’un individu qui a un poste de dire ce qu’il veut. C’est pas un droit individuel, c’est quelque chose de collectif qui va s’activer notamment dans quelque chose comme la gouvernance collégiale et ça vise à mettre en pratique donc ce principe selon laquelle, le principe de la liberté académique, selon laquelle seule la connaissance détermine ce qu’est la connaissance et seule la recherche détermine ce qu’est la recherche. C’est une nécessité épistémologique aussi. C’est pas un secteur de la société qui pense qu’il y a plus de droits politiques que d’autres, c’est beaucoup plus profond que ça. Et donc ça signifie pour moi que les décisions qui touchent la pédagogie, la recherche, les programmes, les disciplines, l’évaluation des savoirs, des connaissances, et j’ajouterais – ce qui est absolument contesté par les administrateurs actuels – y compris les décisions financières qui affectent directement ou indirectement ces domaines-là. Ces décisions-là, donc, elles doivent être prises dans le cadre de consultations qui sont significatives, qui sont effectives, avec la communauté universitaire. Et donc l’université, en lien avec sa mission historique, elle comporte par définition une composante démocratique et l’articulation des notions de collégialité et de liberté académique pour moi l’exprime. Donc ça, c’est le premier pilier de cette mission. Le deuxième, donc le libre accès à la connaissance, puis là, permettez-moi de reprendre un argument vaguement proudhonien selon lequel il existe des biens qui forment ce qu’on peut appeler un patrimoine commun de l’humanité. Au double sens que ces biens-là sont le fruit d’un travail qui est par définition collectif et qu’ils font partie de ces choses qui sont absolument nécessaires à la vie. Et donc, pour ces raisons-là, ces biens-là, par leur caractère collectif puis par leur caractère de nécessité, tu sais, au regard d’une morale, d’une économie morale élémentaire, ils peuvent pas faire l’objet d’une appropriation privative qui en limiterait l’usage pour le plus grand nombre. Donc, il y a des biens inappropriables. La lumière, la chaleur du soleil, l’eau, la nourriture, le logement, le soin, et je pense de manière imminente, l’accès au savoir et aux connaissances qui assurent l’usage de ce patrimoine commun de l’humanité. Donc, il y a aucun doute pour moi que les savoirs et les connaissances, leur préservation, leur transmission, leur avancement qui définit la mission universitaire, ils forment un tel type de biens puis ils constituent un patrimoine commun de l’humanité. Donc, la science, elle est effectivement une entreprise qui relève d’un travail qui est entièrement socialisé. C’est une production collective. Et donc, les savoirs existants qui sont mobilisés pour créer de nouveaux savoirs, ils forment une sorte de propriété commune. Et quant au savoir que dispensent nos institutions sous la forme de programmes crédités, que ce soit médecine, pharmacie, génie, histoire, sociologie, traduction, ce sont des savoirs qui sont requis pour faire usage du monde puis ils sont aussi nécessaires à la vie que l’eau, le soleil, la terre. Ce sont des droits. Et donc, la mission de l’université, qui est au cœur de l’activité de toute la communauté universitaire, travailleurs et usagers, pour moi, elle repose sur ces deux piliers de la gouvernance collégiale qui est l’indépendance de l’institution à travers l’exercice des droits politiques de sa communauté, d’une part, et de la préservation du libre accès à la connaissance, qui est son rôle, pour moi, fiduciaire dans la société plus large. Et donc, cette mission universitaire, elle est possible à ces conditions-là d’avoir un élément démocratique fort, une communauté universitaire démocratique, et d’être dédiée au libre accès des connaissances et des savoirs. C’est ça qui justifie l’existence de l’université dans la société, puis je pense que ça transcende les époques. Après, je veux dire, cette mission-là, elle existe dans des contextes, elle est soumise à des pressions, comme tout toujours, puis on navigue là-dedans. Mais je pense, pour moi, en tout cas, il faut que ça reste un référent premier dans notre manière de penser et de rêver l’université. Donc, mon université de rêve, pour moi, c’est une université gratuite et démocratique.
[Transition musicale]
00:36:16 Alexis Hieu Truong
J’ai vraiment beaucoup de hochements de tête qui acquiescent. Donc, il y a comme, c’est comme, avec la discussion on voit qu’il y a des éléments qui sont un peu comme fondamentaux dans la façon dont on rêve, dont on pense, dont on définit l’université ici, qui repose, entre autres, sur des piliers qui, peut-être, sous la pression du contexte ou ainsi de suite, s’effritent. Donc, il n’y a rien d’acquis dans toute cette question-là de définir et de rêver l’université. En fait, ça nous apporte à une troisième question, c’est vraiment dans le vif du sujet puis peut-être on pourrait clore sur ça, mais dans le fond, je vous demanderais selon vous, comment peut-on, disons, comment peut-on ou devrait-on rêver l’université et comment, disons, peut-on vivre en quelque sorte l’université d’une façon à tendre, tu sais, constamment vers ce rêve? Tu sais, on reprend les mêmes tours, Stéphanie, voudrais-tu partager avec nous tes réflexions à ce sujet?
00:37:11 Stéphanie Gaudet
Oui, bien moi, j’aurais trois principes ou idées importantes pour concrétiser ce rêve-là, même si ça reste un concret un peu abstrait. D’abord, je vais rebondir sur l’idée très importante, l’argument très important d’Olivier par rapport à la communauté politique démocratique. Effectivement, l’université est intimement liée au principe démocratique et pour moi, le principe démocratique évoque et implique la représentativité d’une diversité de postures pour prendre des décisions collectives incarnées, je dirais, dans des réalités différenciées. Alors, pour moi, une université de rêve, ce serait une université qui, au sein de son corps professoral, fait la promotion d’embauche et d’une diversité de perspectives épistémologiques. Pour moi, c’est essentiel. On voit, par exemple, dans certaines écoles, certains départements, qu’il y a des écoles qui sont plus positivistes, d’autres plus critiques, d’autres plus… Mais moi, je pense qu’au sein des écoles, on doit vraiment inclure une diversité épistémologique pour se mettre en accord sur nos désaccords. Parce que la communauté politique, c’est une communauté de désaccords. Ce n’est pas une communauté nécessairement où on s’entend toujours. On doit vivre avec nos désaccords. Alors ça, ça serait un de mes principes fondamentaux au niveau du corps professoral, mais je dirais au niveau administratif aussi. Parce que la pensée managériale est fondée dans une perspective épistémologique positiviste qui est assez, je dirais, monolithique et il devient important d’avoir aussi une représentativité professorale au niveau de l’administration avec cette diversité épistémologique là puisque ça influence la façon de concevoir le monde, de l’analyser et de prendre des décisions par rapport à ce monde-là. Le deuxième élément important, je pense que c’est le principe de la fluidité de la pensée. Pour moi, la pensée critique, c’est une pensée en mouvance. La pensée qui se cristallise d’une certaine manière devient une pensée un peu morte, une pensée qui ne se soumet pas à une évaluation constante de la critique et une évaluation constante de comment elle se produit elle-même. Donc, pour moi, il est très important d’avoir des forums de discussion, d’avoir un certain accord sur le fait que la pensée est fluide. Olivier a utilisé le terme de « sérendipité », c’est-à-dire qu’on ne la contrôle pas, on ne peut pas la contrôler et c’est bien ainsi. C’est très inconfortable, mais c’est le principe de la pensée critique et je pense qu’avoir un accord sur ce principe serait important. Finalement, je dirais que mon université de rêve, ce serait une université où l’on se met en accord avec le principe de développer un savoir complexe, c’est-à-dire de s’entendre sur le fait, collectivement en tant que communauté politique, que toutes les formes de connaissances sont complémentaires et essentielles à notre compréhension du monde afin d’éviter de mettre en compétition des disciplines en raison de facteurs de performance, de facteurs de productivité économique ou de facteurs d’utilité sociale qui vont dépendre, ces principes-là, qui dépendent des gouvernements, donc qui changent en fonction des gouvernements. Donc, pour moi, ces trois principes-là, la question de la représentativité d’une diversité épistémologique autant dans l’enseignement que dans l’administration, le principe de la fluidité de la pensée, c’est-à-dire de l’acceptation de cette impossibilité de la contrôler comme principe fondamental, et ce troisième principe sur la question d’un savoir complexe et profond que l’université doit défendre en tant qu’un tout et non pas en tant que principe d’utilité, de « Il y a des disciplines qui sont plus importantes que d’autres. On va fermer le programme d’histoire médiévale parce qu’il y a seulement deux étudiants qui y sont inscrits. » Sachant que, oui, il y a des contraintes, mais partons de certains principes fondamentaux dans notre rêve de l’université.
00:42:09 Alexis Hieu Truong
Mm-hmm. Pour ta part, Olivier?
00:42:13 Olivier Servais
Moi, je voudrais reprendre peut-être, enfin, ça m’a évoqué des souvenirs puisqu’il y a six ans maintenant, quand j’étais à ma première année, avec mon équipe élue, on a voulu, en fait, se dire, tiens, comment est-ce qu’on pouvait rêver notre faculté qui est une partie de notre université et qu’est-ce qu’on devait mettre en place et très, très vite, moi, je fais partie d’une faculté extrêmement diverse puisque j’ai vraiment toutes les sciences sociales, des économètres qui font de la haute statistique ou des probabilités jusqu’à des ethnographes dans l’hyper micro et qualitatif ou à des journalistes qui ont des finalités parfois très appliquées et quel que soit ces mondes, en fait, on s’est dit, il faut qu’on puisse arriver, on ne l’avait jamais fait, à penser vraiment c’est quoi la vision commune qu’on a de cette sous-partie de l’université qui est une faculté et donc on s’est mis au travail, on a même eu l’occasion d’inviter tous les professeurs et toute une série d’autre personnel pour pouvoir les écouter, enfin, animer les choses puisqu’on l’a fait en intelligence collective, donc on l’a fait vraiment dans une logique participative. Moi, je crois foncièrement dans le fait que des gens ensemble pour un objectif commun, ils arriveront en fait à produire quelque chose de grande valeur, pourvu que les choses soient animées suivant toute une série d’attitudes en fait respectueuses les uns des autres et en fait, en moins d’un an, assez vite en fait, on a réussi à faire adopter par le bureau de faculté donc l’instance politique une vision commune en fait et des valeurs communes de la faculté, ce qui n’était pas simple parce que j’ai des gens qui se revendiquent d’un libéralisme fort, d’autres d’un ancrage très social et on a réussi en fait à trouver, notamment à travers les valeurs humanistes, je rappelle qu’à Louvain, à mon université, on est des héritiers notamment d’un certain Erasmus, Érasme, qui avec Rotterdam et d’autres lieux est venu enseigner chez nous et on sent quand même que là, il y a quelque chose, un humus commun, mais ça n’aurait pas été possible sans ce processus en fait de disputatio, discussion et donc je dis si on veut rendre ce rêve possible, on doit le faire ensemble, malgré les diversités, les différences, les divergences. On parlait de la collégialité tout à l’heure, cette dimension collective, elle est tout à fait essentielle. C’est pas chacun dans son bureau, c’est pas chacun à participer, même sur un wiki, non, c’est pas du tout la même chose, c’est vraiment cette manière de pouvoir accepter de se confronter avec toutes les mises en insécurité que ça génère, mais aussi les stimulations en fait inattendues et le faire en transparence, là aussi, il n’y a pas d’enjeu et commencer par des choses en termes de valeur et de vision, au fond, on est sur du fondamental, mais où il n’y a pas des enjeux de moyens, pas des enjeux de pouvoir, pas des enjeux... et donc ça, pour moi, c’est vraiment une manière de réunir en fait le collectif sur des essentiels, mais qui ne font pas nécessairement friction. Le deuxième élément qui me paraît fondamental si on veut tendre vers ce rêve, c’est croire que c’est possible en fait. On est quand même très fortement dans un monde de plus, enfin moi, en tout cas, j’ai le sentiment, plus fataliste et je pense qu’il faut pouvoir se redire que c’est possible et on n’essaye pas si on ne croit pas que tout est possible et donc on a une espèce de devoir de croire que c’est possible et pas nécessairement, enfin, seul ici, on est vraiment puisque l’idée, c’est de mobiliser la collectivité, mais cette conviction-là, je pense que c’est quelque chose d’important parce que d’une part, il ne faut pas oublier quand même l’université, c’est le monde des jeunes aussi et donc offrir à nos jeunes la croyance que les choses sont possibles, que des possibles multiples sont là et n’attendent qu’à être saisis, créés, innovés, inventés, ça m’apparaît un message porteur en fait pour un futur qui soit autre chose que les insuffisances du monde dans lequel on est. Alors la troisième chose, et je sais qu’on est dans un monde de flux, on a tendance à courir, le fameux « publish or perish », et le voilà, non, en fait, je pense qu’il faut qu’on revienne à une certaine sagesse d’une temporalité longue. L’université, elle existe depuis le Moyen-Âge, elle s’est transformée, elle a traversé les époques, les civilisations, les États, parce que le rapport au temps et le temps de la réflexion, le temps du mûrissement, je dirais, en regardant mes amis, femmes et mères, le temps de la gestation, c’est un temps qui prend du temps, justement, c’est qu’il se laisse le temps et donc ça, c’est essentiel et ce n’est pas simple parce qu’on lutte contre, à l’inverse, l’immédiateté digitale et l’immédiateté d’un monde de la consommation dans lequel on est pris et donc il y a là une disruption à avoir et à assumer collectivement, mais qui me paraît essentielle. Alors, on ne pourra jamais s’en départir complètement, mais je pense qu’il y a une sagesse là qu’on doit apporter à la société. On l’a vu durant la COVID, les savoirs des scientifiques et les savoirs de ceux qui géraient l’urgence, ils ne se construisaient pas du tout dans les mêmes temporalités. C’est la même chose pour l’université. Le savoir académique est un savoir qui prend le temps, le temps de se construire, de se discuter et de se transmettre et on ne peut pas faire ça à la va-vite dans l’urgence. Et puis, dernière chose, une série d’attitudes en fait qu’on doit avoir les uns et les autres. On est dans la république des égaux potentiellement. Pas l’oublier et ça, c’est toujours ce qui menace l’université, c’est ce narcissisme et cette hypertrophie du CV et je pense que l’humilité, l’empathie, c’est de bien comprendre la posture, la position de l’autre. Se vouloir certes ambitieux, mais humble, donc pas modeste, on va transformer les choses en profondeur, mais on le fait avec humilité, c’est essentiel. Ça m’apparaît vraiment des qualités à cultiver. J’y pense notamment chaque fois dans les recrutements de nos personnels, quels qu’ils soient. Pour nous, ça, c’est des choses qui sont tout à fait essentielles pour pouvoir construire, parce qu’on ne construit pas seul, construire petit à petit cette communauté qui partage au moins des manières de faire qui sont respectueuses les uns des autres. Et enfin, quand on est ensemble, quand on est plus fort, alors on peut défendre toute une série d’éléments clés qui nous tiennent à cœur. Et Dalie mentionnait notamment, enfin moi, je pense foncièrement avec elle, l’autonomie de nos universités qui va de pair avec tout ce que j’ai exposé. Mais l’autonomie, pour moi, ça, c’est tout à fait essentiel. Je me souviens qu’il y a déjà quelques décennies dans mon université et dans d’autres en Europe, je rappelle, rentrer, même en France, par exemple, rentrer dans une université, vous changiez de droits. Là, un vice-recteur aux affaires étudiantes, il avait son mot à dire aussi sur des attitudes irrespectueuses entre des étudiants, sur une agression, sur toute une série de choses. Pourquoi? Parce qu’on était dans une espèce de république du savoir autonome. Et là aussi, je pense que c’est nécessaire, mais que ça doit se défendre et on le voit aujourd’hui dans le contexte dans lequel nous sommes. Voilà, voilà.
00:49:48 Alexis Hieu Truong
Dalie, je vois beaucoup de hochements de tête encore une fois autour de la table. Pourrais-tu nous partager ce que, tes réflexions justement sur comment rêver l’université?
00:49:56 Dalie Giroux
C’est dont bien consensuel. Tu sais, moi, ce que j’espère, ce à quoi je travaille et ce qui donne du sens à ma vie universitaire et à mon engagement, c’est cette idée d’une communauté universitaire qui serait un sujet politique. Il faut qu’il y ait des alliances significatives au sein de cette communauté-là entre les usagers, les étudiants, et les travailleurs, dont les professeurs. Puis en particulier, je pense qu’il est fondamental de créer des alliances significatives entre professeurs et étudiants. C’est par le biais de ces alliances-là que peut exister une communauté universitaire en tant que sujet politique. Et ce sujet politique, cette communauté des usagers et des travailleurs, elle doit être capable de se poser en garante de la mission universitaire pour l’ensemble de la société et de porter à la fois une revendication globale et des revendications particulières conséquentes en regard de cette mission-là. Donc, je pense que cette communauté-là, elle doit être engagée activement envers l’idée d’une université qui est ouverte, qui est accessible puis qui refuse sous toutes ses formes la marchandisation des savoirs et des connaissances ou enfin qui lui fait obstacle de toutes les manières possibles puis elle doit par-là porter à l’intérieur de l’institution, mais aussi en dehors une revendication d’accès au savoir et aux connaissances pour l’ensemble de la société. C’est à nous à faire ça, à mon avis, la communauté universitaire, de défendre ce libre accès au savoir et aux connaissances. Puis la marche vers une université démocratique, moi je la conçois comme l’exigence d’une participation significative de toutes les parts de la communauté, usagers, travailleurs, permanents, précaires, à la prise de décision au sein de l’administration universitaire. Pour moi, l’horizon ça serait de prendre graduellement et collectivement le contrôle des institutions. Il faut que la communauté contrôle l’institution et cela en grugeant sur les positions de pouvoir des administrateurs, en s’attaquant fermement aux droits de gérance, puis en exigeant une représentation conséquente puis des pratiques de consultations significatives. Et donc, pour moi, il y a un nombre d’exigences très concrets. Par exemple, que la direction puis la coordination des affaires, elle ne doit pas être en les mains d’un monopole qui serait les administrateurs. La communauté, par ailleurs, elle doit avoir accès à une information de qualité sur tous les aspects de la situation de l’institution, donc de la transparence. Après ça, il faut qu’il existe des espaces significatifs puis transversaux de partage d’information puis de délibération. Puis il faut qu’un effort systématique soit mené par toutes les parties pour comprendre les besoins de la communauté, des usagers, des travailleurs. C’est à partir de ça, à partir de ces conditions-là d’usage et de travail qu’on peut soutenir la mission. Je pense au fait qu’il doit exister la possibilité de faire des choix authentiques qui ne sont pas limités, comme ils le sont actuellement, par une structure comptable qui est rigide puis qui est inquestionnable. « Bien, c’est ça, notre budget, que voulez-vous qu’on fasse? » Ça, c’est pas des choix authentiques. On n’est pas en mesure de soutenir la mission dans ces conditions-là. Puis je dirais enfin, puis je suis très heureuse qu’Olivier témoigne d’une telle expérience institutionnelle, il faut que la communauté puisse jouir du droit d’élire, de réélire et de remplacer ses administrateurs. Pour moi, si on ne contrôle pas travailleurs et usagers, à un certain degré, les embauches, les décisions sur l’administration des programmes, l’attribution des budgets, les objectifs en termes de ratio professeur-étudiant, les règles d’attribution des assistanats d’enseignement et de recherche, les priorités de l’université, le rapport de l’institution au précariat, le surtravail, le travail fantôme, la baisse de qualité de l’enseignement, la destruction du libre accès aux savoirs ou aux connaissances, c’est l’avenir prévisible des institutions. Je pense que c’est ça, je pense que c’est ça l’horizon auquel on fait face de manière très concrète, très quotidienne et donc, il faut comprendre comment fonctionnent les institutions dans lesquelles on œuvre en tant que corps politique et travailler à les transformer profondément pour en faire une forme de vie, pour en faire des lieux, des milieux, des pratiques qui permettent de poursuivre cette mission historique et contemporaine de l’université dans un esprit démocratique et de libre accès. Si c’est pas nous qui le faisons, ce travail politique là, personne ne va le faire. Et je pense qu’on est face à des menaces réelles et je pense en même temps qu’il y a un potentiel politique réel à mobiliser une communauté dans son institution.
00:55:15 Alexis Hieu Truong
Les éléments que vous avez mentionnés, j’ai l’impression qu’on en voit vraiment les conséquences dans notre quotidien puis vous avez évoqué ces mots d’être réaliste, d’être peut-être fataliste, mais cette discussion-là, en fait, j’ai l’impression que ça nous donne aussi le goût d’avoir de l’espoir, tu sais, pour penser ensemble notre communauté, mais aussi, comme, cette communauté-là et son rôle dans la communauté plus large, en dehors des murs de cette université. Puis je pense qu’il y a ce sentiment un peu d’un consensus qui émerge, qu’on a vraiment tout à gagner, de cultiver ensemble les aspects comme le collectif, le commun, et avec ce que je ressens de vous, être une sorte vraiment de bienveillance et même dans des situations où est-ce que, par exemple, on ne serait pas nécessairement en accord pour ne pas que ces désaccords-là viennent en fait créer ou bien amplifier des scissions. Puis Dalie, tu parlais de, tu sais, qu’on a une responsabilité en fait, puis ça donne, en parlant, tu sais, de l’importance, entre autres, des personnes de différents rôles, mais des étudiantes et des étudiants, tu sais, ça rappelle cette espèce un peu de proverbe où est-ce qu’on dit, tu sais, on n’est pas en train d’hériter de cette université-là, on est en train de l’emprunter ou peut-être de la voler finalement aux générations qui s’en viennent. Donc, ça, ça signifie qu’on doit faire quelque chose. Bien, j’aimerais vous remercier pour cette super discussion. On se dit à la prochaine.
[Musique de fond]
00:56:37 Olivier Servais
Merci beaucoup.
00:56:38 Stéphanie Gaudet
Merci, Alexis.
00:56:39 Dalie Giroux
Merci.