Les balados du CIRCEM

Dans cet épisode, Stéphanie Gaudet, directrice du CIRCEM, discute de l’antiféminisme contemporain en ligne et hors ligne avec Mélissa Blais, professeure au département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais. L’invitée aborde certaines tendances de ce contre-mouvement et explique plusieurs tactiques qui y sont déployées.
Pour en savoir plus sur le sujet :
Le livre « L’attentat antiféministe de Polytechnique. Une mémoire collective en transformation » est disponible aux éditions du remue-ménage : https://www.editions-rm.ca/livres/lattentat-antifeministe-de-polytechnique/
L’article « Ce que la peur fait à l’engagement féministe » est disponible en libre accès : https://doi.org/10.7202/1079494ar

What is Les balados du CIRCEM?

Les balados du CIRCEM visent à promouvoir la recherche interdisciplinaire sur la citoyenneté démocratique et les groupes minoritaires et minorisés, à partir de la tradition intellectuelle du monde francophone.

[Musique de fond]

00:00:04 Marie-Hélène Frenette-Assad
Les balados du CIRCEM visent à promouvoir la recherche interdisciplinaire sur la citoyenneté démocratique et les groupes minoritaires et minorisés à partir de la tradition intellectuelle du monde francophone.

[Fin de la musique de fond]

00:00:25 Stéphanie Gaudet
Bonjour, ici Stéphanie Gaudet, directrice du CIRCEM, le Centre interdisciplinaire de recherche sur la citoyenneté et les minorités, et aujourd’hui, dans les balados du CIRCEM, j’ai l’immense plaisir d’accueillir ma collègue riveraine, c’est-à-dire de l’université l’autre côté de la rivière des Outaouais, l’Université du Québec en Outaouais, donc ma collègue Mélissa Blais. Alors, bonjour Mélissa.

00:00:49 Mélissa Blais
Bonjour Stéphanie.

00:00:50 Stéphanie Gaudet
Bonjour. Alors, j’aimerais présenter Mélissa parce qu’elle est professeure de sociologie. Elle a d’ailleurs gagné un prix très important, je dirais, décerné par l’Association canadienne de sociologie pour un des meilleurs articles écrits en langue française en 2023, un article qui s’intitule « Ce que la peur fait à l’engagement féministe » et qui est paru dans la revue Lien social et Politiques en 2021, donc je vous encourage à aller lire ce texte. Et elle vient de faire paraître un livre aux éditions Remue-ménage qui s’intitule « L’attentat antiféministe de Polytechnique. Une mémoire collective en transformation ». Donc, livre publié en 2024. Alors, Mélissa, d’abord, félicitations.

00:01:37 Mélissa Blais
Merci, Stéphanie, et merci de me recevoir aussi.

00:01:40 Stéphanie Gaudet
Bien ça me fait plaisir et je pense que tu es la personne tout indiquée pour nous aider à mieux comprendre qu’est-ce que l’antiféminisme. Alors, comment tu décrirais ça pour nos auditeurs?

00:01:55 Mélissa Blais
En fait, l’antiféminisme c’est une force et j’aime bien mobiliser les théories des contre-mouvements pour analyser, réfléchir aux dynamiques, aux interactions conflictuelles entre le féminisme et l’antiféminisme. Et donc, le propre de chaque contre-mouvement, c’est d’imiter, aussi, dans son opposition face au mouvement social contre lequel il se met en mouvement et ça va être d’imiter les types d’organisation, même d’emprunter des mots, d’inverser le sens des mots. Ici, dans le cas de l’antiféminisme, on n’est plus sous un air patriarcal, ça serait le matriarcat en fait. Donc, voyez comment on récupère et on inverse le sens même des rapports sociaux, des rapports de domination. Avec les contre-mouvements aussi, on entretient un rapport de dépendance et ça aussi c’est intéressant. C’est-à-dire que l’antiféminisme d’hier est différent de l’antiféminisme d’aujourd’hui. Pourquoi? Parce que dans ce rapport de dépendance, on progresse toujours en fonction des avancées du mouvement social. S’il était de bon ton lorsqu’on s’opposait au suffrage des femmes, disons au 19e, 18e siècle, il était de bon ton de s’opposer au suffrage des femmes au nom de l’infériorité intellectuelle, l’infériorité physique des femmes. Je pense ici notamment au fondateur du journal Le Devoir qui argumentait cette idée comme quoi les femmes étaient inférieures, ne pouvaient pas être des citoyennes à part entière. Eh bien, même si on retrouve tout de même ce discours dans les bas-fonds de l’Internet, c’est beaucoup moins audible de dire : « Et voilà, moi je vais m’opposer au féminisme parce que les femmes sont inférieures. » Grâce aux avancées du mouvement féministe qui ont fait en sorte en fait que ce discours ne soit plus audible dans l’espace public, eh bien maintenant on s’oppose au féminisme, notamment, en prétendant que les féministes mettent les hommes en péril, que les féministes en fait auraient justement créé une crise de la masculinité et c’est là où j’en viens à cette idée comme quoi dans le contre-mouvement antiféminisme, on a différentes tendances. Différentes tendances, qui parfois même produisent des alliances, se côtoient. Là je pense ici à un antiféminisme conservateur ou religieux qu’on retrouve souvent sous les fronts de lutte opposés à la justice reproductive, l’accès des femmes et des personnes avec utérus à l’avortement, eh bien dans le cas aussi du masculinisme comme autre tendance du contre-mouvement, l’opposition se fait moins sous un registre, disons, religieux, en mobilisant des référents religieux, mais bien sûr cette question de la crise de la masculinité. Donc ils ont tous en commun, ces masculinistes, de mobiliser cette idée comme quoi les féministes auraient créé une crise, un désarroi, et pour mieux l’argumenter, on va utiliser en fait ce que j’appelle des axes argumentatifs, dire par exemple que l’échec scolaire des garçons serait une preuve en fait comme quoi il y aurait une crise de la masculinité, et tous ces discours sont déconstruisables, analysables pour leur, disons, côté à la fois parfois fallacieux, d’autres fois un peu tronqué, mais bref, l’échec scolaire des garçons, on a le suicide des hommes aussi qui est mobilisé comme pour nous dire, en fait : « Regardez comment les féministes auraient créé une crise de la masculinité, les hommes se suicident davantage », et bien – je vais m’arrêter sur cet argument – eh bien moi je trouve que c’est un peu, comment dire, ça manque franchement de délicatesse que de récupérer de la souffrance humaine aussi pour argumenter contre le féminisme, sinon on aurait aussi pour argumenter la crise de la masculinité toujours, cette idée comme quoi les féministes auraient discriminé les hommes en inventant, en fait, des victimes de violences conjugales, en inventant cette idée comme quoi les femmes seraient davantage victimes de violences meurtrières de la part des hommes, et ils vont plutôt avancer l’idée qu’il y aurait une co-responsabilité dans la violence conjugale. Donc ça c’est pour ce qui est du masculinisme, et si j’en parle plus longuement, c’est parce que c’est la forme d’antiféministe la plus, disons, audible, observable depuis le début des années 2000, et c’est la forme également d’antiféministe qui me préoccupe le plus, que j’ai le plus documentée.

00:06:39 Stéphanie Gaudet
Comment tu décrirais la manosphère, c’est-à-dire les endroits où l’on présente ces différents types de discours-là contre le féminisme? Je sais que dans les dernières années, il y a eu des documentaires sur le sujet, on commence à en parler davantage, mais je pense que toi tu as quand même assez documenté ça, est-ce que tu peux nous mettre à la page finalement pour nous décrire dans le fond, qu’est-ce qui se passe dans cette manosphère?

00:07:06 Mélissa Blais
Bien avant je vais faire un préambule. Souvent, en ce moment, la manosphère attire énormément l’attention. Pourquoi? Parce qu’on y retrouve des formes extrêmement virulentes, des discours, des menaces de mort à l’endroit de femmes. Mais ce que ça nous empêche de voir parfois, c’est que l’antiféminisme existait avant le développement des médias sociaux numériques, que l’antiféminisme évolue aussi hors ligne, à l’intérieur essentiellement d’organisations communautaires, du secteur de la santé et des services sociaux. Et j’ai pu documenter en fait un peu son histoire contemporaine, comment il a émergé dans les années 90 et tranquillement, à partir, disons, des années 2010, on voit que le masculinisme hors ligne va entrer dans une phase d’institutionnalisation. On n’est plus vraiment dans la virulence ici, on va justement obtenir des fonds publics même parfois. On travaille sur ces enjeux santé services sociaux, comme je le disais. Et avec l’institutionnalisation d’un antiféminisme hors ligne, vient aussi le déploiement ou le déplacement de la virulence en ligne. Donc c’est vraiment à partir environ des années 2010 qu’on voit vraiment l’effervescence de cet antiféminisme en ligne. Qu’est-ce que c’est que la manosphère? La manosphère, ce sont des communautés plurielles. Ils ne s’entendent pas toutes ces communautés d’hommes qui s’organisent en non-mixité choisie, ce ne sont que des hommes entre eux qui vont discuter, chacun à leur manière, de cette crise de la masculinité. Donc c’est des tendances du masculinisme qu’on retrouve en ligne. Les principales tendances qui ont été documentées, on pense ici aux men's rights. C’est en fait des hommes qui vont s’appuyer sur le même discours qu’on retrouvait à l’extérieur du web, c’est-à-dire la crise de la masculinité avec ses indicateurs. On a, par exemple, ils vont argumenter comme quoi les pères aussi sont injustement traités au tribunal de la famille parce que ce sont les mères qui obtiennent essentiellement la garde. Et là, ce qui est intéressant, c’est que justement, il est aussi, cette tendance-là des droits des hommes est née en fait de justement cet antiféminisme à l’extérieur du web avec des groupes états-uniens, par exemple Voice for Men, qui sont un peu à l’émergence de cette manosphère et qui ont popularisé certains mots-clics comme « féminazie »; qui ont également développé cette idée qu’on retrouve, c’est un autre mot-clic aussi, la « red pill », la pilule rouge, ils vont développer en fait cette idée comme quoi il y aurait un monde féminin grâce ou à cause des féministes, un monde où dominerait les femmes. Et la métaphore de la pilule rouge fait référence au film La Matrice, donc peut-être expliquer pour les gens qui n’ont pas écouté le film, eh bien, on a un personnage qui est Neo, ce personnage se pose des questions, il se lève le matin, il se demande si en fait on ne lui cache pas des choses. Il a l’impression que ça ne tourne pas rond, que la société est factice. Et là, apparaît un personnage, Morpheus, qui lui tend deux pilules. Il lui dit : « Tu as raison, en fait, tes doutes, je pourrais les confirmer. Si tu prends la pilule rouge, tu vas voir la réalité, le vrai monde, et si tu prends la pilule bleue, tu te réveilles dans ton quotidien habituel. » Et Neo décide de prendre la pilule rouge et là il se réveille branché à une machine. Donc, la société est contrôlée par des machines. Et ici, c’est cette idée comme quoi les machines, c’est un peu les femmes et les féministes et les hommes seraient justement cette énergie, ces êtres en fait qui servent de carburant à la machine. Donc, il suffit en fait d’envoyer le mot-clic « pilule rouge » pour ne plus avoir à dire qu’on s’oppose au féminisme. Souvent, là, en ligne, mais aussi hors ligne, l’opposition se fait sans nommer l’adversaire. On va juste argumenter. Puis là, les féministes disparaissent comme cause du problème des hommes.

00:11:31 Mélissa Blais (suite)
Maintenant, une autre communauté. Anciennement, on voyait, on les retrouvait sous l’appellation des « pickup artists ». Ils existent encore, mais la manosphère se transforme. Et plus récemment, ce qu’on a pu documenter aussi, Debbie Ging, une des expertes de la manosphère, c’est vraiment le regroupement entre ces coachs de vie et les pickup artists. Qu’est-ce qu’ils proposent en fait ces hommes, ces pickup artists? Ils proposent aux hommes des techniques pour apprendre à séduire les femmes. Et donc, c’est une offre de service. Ils vont surfer sur la vague du développement personnel. Ils vont offrir une offre commerciale et dans certains cas, c’est très lucratif. Et donc, la première chose à apprendre lorsqu’on est un homme intéressé à séduire les femmes selon les pickup artists, c’est d’oublier la séduction romantique. Donc, on oublie la séduction romantique. Il faut prendre les traits d’un homme alpha, d’un mâle alpha. Et ça aussi, c’est un mot-clic qu’on peut retrouver sur le web, qu’on retrouve dans la manosphère, « alpha male ». Et donc, selon eux, les femmes seraient, pour ainsi dire, programmées à être conquérir. Et les mots sont importants. Ici, on parle vraiment de proie, de conquête. Et donc, en devenant un mâle alpha dans tous les traits d’une masculinité traditionnelle, stoïque, fort, pourvoyeur, eh bien là, il faut trouver comment justement séduire les femmes. Parfois, c’est en jouant, selon eux, sur les hormones, donc à partir, en fait, de principes un peu de manipulation, c’est-à-dire complimenter, attaquer une femme dans un bar, la complimenter par la suite. On en viendrait à provoquer des hormones qui amèneraient cette femme à accepter sa posture de soumission puis de reconnaître, en fait, qu’elle est devant le loup alpha. Maintenant, ils travaillent, en fait, un peu main dans la main avec une offre de service un petit peu plus large qu’on retrouve chez les coachs de vie. Les coachs de vie vont également proposer, en fait, des trucs, des astuces pour séduire les femmes. Mais plus largement, ils vont proposer aux hommes des trucs et des astuces pour devenir riche, devenir puissant. Et celui qu’on connaît le plus, c’est bien Andrew Tate, cet homme qui a été accusé de trafic humain, un ancien champion de kickboxing. Et Andrew Tate tient des propos extrêmement virulents. Et chez les coachs de vie, l’opposition n’est pas directe. C’est-à-dire, dans l’offre commerciale, on propose plutôt quelque chose de très positif, de montrer aux hommes comment, justement, performer, être bien dans sa peau. Et à partir de là, si on accepte d’ouvrir cette porte, eh bien, c’est là où on entend les discours antiféministes et misogynes. Pour sa part, Andrew Tate est convaincu que devenir riche, c’est soumettre les femmes. Ça vient avec, en fait, ça vient de pair. Donc, ici, on est dans ce type de communauté.

00:14:54 Mélissa Blais (suite)
Maintenant, on a ceux dont on entend le plus parler, qui ont fait aussi l’objet d’un clin d’œil dans la minisérie Adolescence, les célibataires involontaires, les « incels ». Eux, on en entend vraiment beaucoup parler. Il y a une raison pourquoi on en parle énormément, c’est parce que, parmi eux, il y a certains qui proposent de commettre des attentats, qui vont héroïser, en fait, des tueurs de masse, notamment le tueur de Polytechnique, le 6 décembre 1989 – l’objet de mon livre dont tu parlais, Stéphanie –, qui vont, justement, héroïser ce type de tueurs. Pour les célibataires involontaires, leur condition de célibat s’expliquerait par un prétendu bagage génétique qui les amènerait à être – et là, je vais le dire entre guillemets – « discriminés » sur le marché de la séduction parce qu’ils auraient une mâchoire, disons, un peu plus fine. Ils n’auraient pas, justement, un corps musclé. Et donc, ils ne correspondent pas à cette image de ce qu’ils appellent les « Chads », donc les hommes populaires, les hommes musclés, les hommes qui représentent, justement, une forme de virilité, de masculinité plus traditionnelle. Alors, en même temps qu’ils seraient condamnés par une génétique, ils exigent des femmes parfois – et là, je m’excuse, ça va être très toxique, ce que je vais dire – mais ils vont exiger des femmes qu’elles se soumettent et qu’elles offrent un service aux incels, un service volontaire, c’est-à-dire qu’on parle ici de camp dans lequel on mettrait des femmes qui coucheraient avec des incels en série. Ça ressemble vraiment à « La servante écarlate », leur proposition. Maintenant, ils vont également, de façon très paradoxale ou contradictoire, ils vont s’en prendre à des femmes plus populaires qu’ils appellent les « Stacys ». Des femmes plus populaires qui correspondent à une hyperféminité. On peut s’imaginer ici celle qui, dans le film hollywoodien d’un lycée, va être blonde, plantureuse, mince. Bon, on s’imagine ce modèle. Eh bien, c’est cette représentation, en fait, de la féminité que les incels cherchent à séduire. Ce ne sont pas les « Beckys ». Les Beckys, ce sont des jeunes femmes ou des femmes, disons, plus ordinaires. Et parfois, même, la Becky, on va l’utiliser pour s’attaquer aux féministes. On se la représente comme une féministe. Et, justement, ils sont en colère contre ces femmes parce qu’elles se refusent à eux. Elles refusent de coucher avec eux. Et il y a cette injonction, justement, de ce qu’ils prétendent être un droit à la sexualité.

00:17:52 Mélissa Blais (suite)
Maintenant, on a également une autre communauté dont on entend beaucoup moins parler. C’est les MGTOW, Men Going Their Own Way. C’est une communauté d’hommes qui, quant à eux, vont flirter avec des théories un peu plus complotistes. C’est-à-dire qu’on estime que les féministes volontairement veulent nuire aux hommes. Elles ont un projet de soumission des hommes. Et ici, on a, en analysant leur discours, quelques clins d’œil à cette idée d’état profond, de complot, en fait, féministes et féminins pour dominer les hommes. Ils empruntent également le mot-clé de la pilule rouge aussi. Ils souhaitent que les hommes se réveillent et les MGTOW ont un véritable projet politique. Ils sont beaucoup plus, disons, organisés au sens où ils mettent de l’avant un objectif de société. Et pour y arriver, c’est-à-dire resoumettre les femmes, ils proposent aux hommes de vivre séparés. Donc, c’est une forme de séparatisme masculin. Un séparatisme masculin, pardon, pour justement dresser les femmes. C’est-à-dire qu’en lisant les propos de certains, on détecte véritablement cette stratégie qui dit que plus, en fait, de MGTOW vivront séparés des femmes et plus, pour des logiques de reproduction humaine, les femmes vont devoir, en fait, se plier à un rôle féminin traditionnel, se soumettre aux hommes parce que sinon, il n’y aura plus d’humanité. Donc, tu vois un peu cette punition. En fait, ça ressemble à une punition. On va punir les femmes. On n’aura plus de rapport sexuel avec elles. On ne les côtoie plus. Et dans l’absolu, elles vont donc accepter d’elles-mêmes de revenir ramper à genoux pour se reproduire. Donc, ici, on a dans cette dernière communauté qui, justement, est parfois plus facilement repérable parce qu’on a des sites web, des plateformes dédiées, mais d’autres fois aussi qui vont se déployer à l’intérieur des médias sociaux numériques que l’on connaît, que ce soit X, Instagram, etc.

[Transition musicale]

00:20:35 Stéphanie Gaudet
Alors, si je comprends bien, Mélissa, tu nous racontes que le mouvement antiféministe, il se déploie à la fois de manière institutionnelle, peut-être de manière un petit peu plus insidieuse, tu en as un peu moins parlé, mais il se développe également à travers la manosphère, surtout dans le monde virtuel, mais évidemment, tout ça est communiquant. Et quels sont les impacts de ça ou les répercussions de ça dans la société, dans notre organisation sociale, même sur les institutions? Peut-être que tu pourrais nous en parler un petit peu.

00:21:13 Mélissa Blais
Oui, mais j’aimerais ça attirer l’attention sur des stratégies de persuasion. Je trouve ça important, en fait qu’on puisse s’outiller pour apprendre à les détecter. Et donc, oui, justement, c’est un ensemble de tactiques, de stratégies qu’on déploie et qui vont avoir des impacts. Alors, ici, je vais quand même proposer une définition par « stratégie » j’entends l’étymologie militaire. Ici, c’est un grand objectif qu’on cherche à poursuivre. Puis les tactiques, c’est plein de moyens qu’on mobilise pour atteindre ces grands objectifs. Ce que, j’ai pu documenter, justement, trois grands objectifs du contre-mouvement antiféministe et ici sa tendance masculiniste plus précisément. Alors, l’objectif de recruter, évidemment, comme tout mouvement sociaux et ici un mouvement d’opposition veut chercher à recruter des personnes, on veut recruter des hommes. Ensuite, on veut persuader les gens d’adhérer à leur cause, et là, je vais insister davantage sur cette stratégie, et on veut aussi créer des dommages. Et ça, ça passe par différentes manœuvres, comme la menace de mort, par exemple. Sur le web, on voit ce qu’on appelle des « raids ». Les raids, c’est un ensemble d’individus qui, en même temps, vont attaquer une personne. Donc, une personne peut recevoir 100 messages en l’espace d’une heure, par exemple. Et pour mieux créer des dommages, on va également utiliser une autre tactique sur le web qui est le « doxing », mobiliser des informations personnelles. Donc, on fouille dans la vie de la personne, on trouve son adresse, son numéro de téléphone, on le sait si elle a des enfants ou pas, et en fait, on la menace à partir de ces informations personnelles. Donc, évidemment que ça crée de la peur, si on pense justement à cette menace pour notre sécurité. Et là, la raison pour laquelle j’aimerais justement insister sur cette stratégie de persuasion, c’est qu’il y a différentes tactiques, donc, qui vont être déployées. Et une de ces tactiques, c’est la tactique rhétorique. Mais avant, je vais peut-être juste en faire la liste des différentes tactiques que les masculinistes, que ce soit en ligne ou en ligne. Mais bon, mon répertoire concerne davantage un masculiniste hors ligne, mais on retrouve certaines de ces tactiques en ligne.

00:23:48 Mélissa Blais (suite)
Donc ici, considérant qu’une tactique ne peut pas nécessairement être liée ou corrélée à une stratégie précise, j’ai fait le choix de les regrouper selon le public cible. Donc ici, si on pense à un large public, large audience, eh bien, c’est là où on retrouve la tactique rhétorique, sur laquelle je vais revenir, et la tactique de diffusion. Ah, puis ça, sur le web, justement, l’effet amplificateur du web, là, c’est vraiment un espace magnifique pour pouvoir diffuser ces idées. On a des tactiques qui vont cibler les femmes et les féministes. Donc, la tactique de surveillance inclut également des manœuvres hors ligne. On a mis sur le web, au début des années 2000, les casiers postaux de maisons d’hébergement situées au Québec qui, justement, mettait en danger la sécurité des femmes. On surveille les dépenses des organisations féministes communautaires aussi. Donc, c’est une tactique qu’on retrouve également hors ligne. Maintenant, on a aussi la tactique de mise à l’écart. Mise à l’écart, on peut le voir en ligne, par exemple, chez les incels. Ce qu’il faut voir aussi, c’est que les incels, c’est d’abord et avant tout un réseau qui a été créé par une internaute qui s’exprimait sur le web en utilisant le pseudonyme d’« Alana ». C’est une étudiante à l’Université de Toronto qui a mis en place, en fait, justement, ce réseau de célibataires involontaires dans les années 90. Eh bien, des jeunes hommes se sont emparés de son réseau. Alors ici, on peut y voir là une tactique, justement, d’infiltration, de telle sorte qu’il y a eu, en fait, une mise à l’écart de toutes ces femmes qui voulaient parler de leurs conditions de célibat. Alors, on a, justement, je l’ai nommée, donc, cette tactique d’infiltration. La tactique de mise à l’écart quand on regarde ce qui se passe à l’extérieur d’Internet, on peut penser aussi à des expertises féministes sur des tables de travail visant à penser des plans d’intervention et de prévention en matière de violence de genre, notamment, où on va tenter de mettre à l’écart les expertises féministes pour mieux développer un plan d’intervention ou de prévention qui tient compte, en fait, d’un discours, disons, antiféminisme très sournois. Ensuite, on va avoir aussi des tactiques de répression, justement, quand je parlais de « raids » sur le web. Et enfin, des tactiques aussi qui visent un public tiers, donc des jeux de coulisses pour obtenir du financement à l’extérieur du web, ou la tactique juridique. Enfin, on a la tactique, les tactiques qui convoitent les hommes, donc des tactiques de soutien aux hommes.

00:26:46 Mélissa Blais (suite)
Maintenant, j’aimerais, justement, revenir et détailler un peu plus ce que j’entends par tactique rhétorique. Eh bien, elle est vraiment de plus en plus mise de l’avant dans cette phase d’institutionnalisation. On cherche vraiment à persuader, en manœuvrant, en déployant donc plusieurs procédés rhétoriques. Et la rhétorique cherche à convaincre avant tout. Donc, on peut utiliser des arguments fallacieux, on peut justement utiliser la tromperie. Le plus important, c’est de convaincre. Convaincre, pourquoi? Parce qu’en obtenant l’adhésion, on cherche également à inviter les gens à se mobiliser. On veut déclencher une action chez une personne qui sera soit immédiate ou éventuelle, au moment opportun. Alors, j’ai documenté six procédés rhétoriques utilisés contre les féministes. Ici, la rhétorique du retournement. Le retournement, eh bien évidemment qu’on pense au discours de la crise de la masculinité. On peut voir, on peut entendre, en fait, cette rhétorique du retournement. On prétend ainsi que les féministes dominent, que les hommes sont en crise à cause justement de cette soi-disant domination féminine et féministe. Donc, ici, on a un exemple parfait pour penser la rhétorique du retournement. Mais on va utiliser d’autres mots aussi, qu’on retourne. Par exemple, le concept d’égalité. Le concept d’égalité, il est mobilisé, il est inversé. Donc, on étend la situation, justement, qu’on considère d’inégalité. Les situations d’inégalité, on va les étendre aux hommes qui vivraient comme les femmes, des inégalités sociales. Et pour prétendre, en fait, que les hommes vivent des inégalités comme catégorie sociale, j’insiste, ici, on ne parle pas de souffrance humaine, on parle véritablement, en fait, de souffrance que l’on prétend masculine, eh bien, on va souvent recourir à l’anecdote. L’anecdote, c’est très efficace comme procédé rhétorique. C’est efficace parce que, en fait, ça suscite, d’une part, l’empathie lorsqu’on utilise la situation d’une seule personne qui a souffert. Et souvent, chez le public, on a, tout le monde a une histoire en tête. Tout le monde se dit, oui, moi, je connais une personne qui a vraiment souffert d’une situation, d’une séparation difficile. Donc, on utilise cette anecdote pour provoquer une réponse émotionnelle et souvent susciter l’empathie.

00:29:25 Mélissa Blais (suite)
On a également, en fait, d’autres expressions, termes, concepts qu’on a récupérés pour mieux les retourner. Grâce à une enquête que j’ai menée en partenariat avec la Table de concertation des groupes de femmes de Montérégie, un rapport qui est disponible en ligne sur le web, eh bien, j’ai pu documenter, donc, en 2024, la tactique visant à retourner l’expression « marcher sur des œufs ». Donc, aujourd’hui, qu’est-ce que c’est quand on dit qu’on marche sur des œufs? C’est souvent agir avec précaution, être dans une forme d’hypervigilance pour éviter, en fait, des représailles. C’est ce que signifie l’expression. Et souvent, les organisations qui travaillent auprès de victimes de violences conjugales vont utiliser cette expression de « marcher sur des œufs » pour les femmes victimes de violences conjugales. Eh bien, ici, certaines organisations antiféministes vont récupérer cette expression pour parler des hommes violents. Donc, on prétend que les hommes violents marchent sur des œufs. Dans le registre des mots retournés, on a « inclusivité ». Inclusivité, même chose. Et là, on attaque de façon très sournoise les féministes en leur disant qu’elles ne sont pas assez inclusives. Elles ne sont pas assez inclusives, pourquoi? Parce qu’elles travaillent en non-mixité choisie. Et donc, elles excluraient, selon eux, des hommes de façon tout à fait injuste. Même chose avec l’intersectionnalité. On retrouve, en fait, une récupération du terme intersectionnalité. Ici, c’est toujours pour dire aux féministes qu’elles ne sont pas assez intersectionnelles puisqu’elles ne tiennent pas compte, en fait, de l’expérience des hommes. Même chose avec « charge mentale », etc.

00:31:17 Mélissa Blais (suite)
Une autre rhétorique, c’est celle de la rationalité. La rhétorique de la rationalité, ça consiste à présenter l’interlocuteur qu’on considère comme un adversaire, l’interlocuteur comme étant une personne irrationnelle, émotionnelle, alors que nous, nous sommes des interlocuteurs rationnels. Et donc, l’idée de nature en comme quoi il y aurait une complémentarité des sexes et qui aurait justement un féminin qui serait plus tourné vers la douceur, la prise en charge, le soin, et un masculin qui serait davantage force, combativité, performance. Eh bien, pour les masculinistes, on entend ici aussi une complémentarité très hiérarchique. Les valeurs masculines sont plus importantes que le féminin. Eh bien, cette idée de nature est souvent récupérée comme argument d’autorité contre un féminisme qui serait, ma foi, un peu trop idéologique, trop passionnel, irrationnel. Et c’est efficace un discours comme ça. Parce que si on le fait devant d’autres personnes, en fait, eh bien généralement, les autres ne vont pas chercher à comprendre un discours irrationnel. Donc, on ne questionne pas les féministes. On ne les entend plus. Elles sont mises à l’écart. Voilà, le tour est joué. Il y a également diviser pour mieux régner, c’est aussi une tactique que j’ai pu documenter. On divise les féministes entre elles, de sorte, en fait, qu’on va identifier les féministes qui posent problème dans le mouvement féministe, de manière aussi à se présenter non pas comme antiféministe, mais simplement comme critique d’un seul féminisme. Et là, roulement de tambour, généralement, le féminisme qui pose problème, c’est le féminisme que l’on prétend extrémiste, radical, sans jamais nous dire de qui il est question. Et quand on creuse, on se rend compte que c’est tout le mouvement féministe, de toute manière, qui est estimé radical. Même chose avec la tactique du caméléon. Ici, c’est le même principe de division, mais c’est une manière, en fait, de se cacher, d’éviter d’être repéré comme antiféministe. Mais cette fois, la logique de division se fait entre les antiféministes. C’est-à-dire qu’on se prétend comme critique du féminisme, on se prétend également comme porteur de ce discours de la crise de la masculinité, mais qui ne serait pas antiféministe, alors que les antiféministes, c’est les autres. Et là, les incels, justement, attirent tellement l’attention qu’ils vont être récupérés par certains antiféministes comme étant les seuls, puisque la virulence leur permet de se distancer. Et c’est là où, justement, j’insiste beaucoup pour dire qu’il faut faire attention à cet antiféminisme très sournois qui va mobiliser ces rhétoriques aussi pour mieux avancer et persuader les gens d’adhérer à leur cause.

00:34:33 Stéphanie Gaudet
Mélissa, c’est très troublant tout ce que tu nous racontes, mais je pense que c’est nécessaire, comme citoyens nous avons cette exigence de nous informer et d’être lucides par rapport aux rapports de pouvoir qui s’installent dans les rapports sociaux, dans notre société, et aussi d’identifier avec des mots, et je pense que ton travail est très important à ce niveau-là, d’identifier les dynamiques, les tactiques, les réalités qui s’insèrent dans notre quotidien sans que l’on s’en aperçoive nécessairement. C’est un petit peu… Bien il y a un antiféminisme vraiment évident, avec les groupes dans la manosphère, mais il y a un antiféminisme aussi, je dirais, ordinaire, qui fait partie de nos vies de tous les jours, et je pense que c’est important pour tout le monde, à la fois les hommes, les femmes, d’en discuter et de démasquer ce qui se passe sous nos yeux.

[Musique de fond]

00:35:33 Stéphanie Gaudet
Alors, Mélissa, je te remercie, j’invite notre auditoire à aller lire ton article paru dans Lien social et Politiques, ton livre sur l’attentat antiféministe de Polytechnique, mais aussi tes autres livres que tu as dirigés, co-dirigés sur le féminisme et l’antiféminisme. Alors, ça a été un plaisir de te recevoir.

00:35:53 Mélissa Blais
Un plaisir partagé, Stéphanie. Merci.