L'heure de grande écoute

Quand le cœur d’un quartier bat au rythme du néon du dépanneur.

Ces lieux de proximité où l’on vient bien plus que pour acheter du lait. Pour cet épisode spécial Kino-radio, huit artistes avaient 48 heures pour plonger dans les récits de dépanneurs où se croisent entraide, territoire, musique et résistance.

· Animation : Julien Morissette
· Invité.e.s, scénarisation et réalisation : Sara Ben-Saud, Octave Broutard, Juliane C. Lelarge, François DesRochers, Gabrielle Thouin et Yves Whissell
· Surimpression vocale : Catherine Lavoie et Jean-François Raynaud
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois, Alexis Elina et Yolande Laroche
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Le projet Kino-radio a été rendu possible grâce à l’appui de la Ville de Gatineau, du Conseil des arts et des lettres du Québec et de l'Ambassade de France au Canada
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

Cet épisode a été enregistré devant le public le 26 janvier 2025, au Centre culturel du Vieux-Aylmer (Québec).

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Qu'est-ce que L'heure de grande écoute ?

Découvrez les récits touchants et les anecdotes familiales qui témoignent de la créativité et de l’humanité de celles et ceux qui façonnent le Québec. Une plongée dans des histoires insoupçonnées, portées par des voix d’ici.

Pilotée par Julien Morissette, la série hebdomadaire donne la parole à celles et ceux qui façonnent la province au quotidien. Des créateurs·trices issu·e·s de tous les horizons se succèdent pour raconter des expériences qui résonnent bien au-delà de leur parcours personnel, révélant les forces invisibles qui tissent notre société.

· Animation et réalisation : Julien Morissette
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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« J'ai une femme et des enfants
à Baltimore, Jack,

je suis sorti un soir et je ne
suis jamais rentré. »

C'est comme ça que Bruce Springsteen amorce
la chanson

« Hungry Heart », son premier grand succès
commercial en 1980.

En spectacle, le « Boss » laisse
toujours la foule chanter

le premier couplet de cette chanson-là.

Le fantasme de quitter sa
vie quotidienne et routinière

semble cathartique pour son public.
L'appel à l'aventure.

Il y a un référent un peu triste en culture
populaire qui illustre cette action-là.

Le père de famille qui sort
de la maison un soir

pour aller chercher des cigarettes
ou du lait au dépanneur

qui disparaît sans laisser de traces.

L'auteur Stephen King a vécu
cette situation-là quand il était enfant :

Son père, un vétéran de la
Deuxième Guerre mondiale,

vendeur d'aspirateurs et auteur raté,

a quitté la famille en disant qu'il sortait
acheter des cigarettes,

mais ses fils et sa femme
ne l'ont plus jamais revu.

Dans le dernier siècle, c'est une mise en
situation qu'on a vue dans des téléromans,

lues dans des livres, entendues dans des
chansons et remarquées dans une tonne

de « memes » ou de publications
sur les réseaux sociaux.

Il y a deux jours, on a rassemblé
six réalisatrices et réalisateurs

du Québec et de la France
en leur donnant une mission :

quitter le confort de nos studios et de
leur maison pour aller au dépanneur.

On leur a demandé de sauter dans l'univers
de ces commerces de proximité,

de nous faire entendre les récits
et les personnages qui peuplent

ces lieux qu'on connaît tous.
Ils et elles n'ont pas disparu,

tout le monde est de retour avec des
histoires passionnantes à nous raconter.

On vous propose aujourd'hui cet épisode
spécial enregistré devant public

avec Gabrielle Thouin et Yves Whissell,
qui nous emmènent dans un magasin général

où on fait discrètement des pieds
et des mains pour dépanner

les membres de la communauté.
Sara Ben-Saud et Juliane C. Lelarge

qui sont allées dans un commerce
installé sur une réserve mohawk,

à la frontière canado-américaine.
François Desrochers et Octave Broutard

qui tentent de bonifier l'expérience des
habitués d'un dépanneur de quartier

avec un événement hors de l'ordinaire.

Bienvenue à L'heure de grande écoute,
le balado qui vous fait entendre

les histoires vraies et les personnages
surprenants qui façonnent le Québec.

L'épisode d'aujourd'hui; « Je l'ai
rencontré au dépanneur ».

– Yves Whissell, Gabrielle Thouin, bonsoir.
– Salut!

– Bonsoir.
– Apparemment, si on est un client fidèle

d'un dépanneur dans le secteur
d'Aylmer, à Gatineau,

d'où on parle en ce
moment, d'où on se parle,

on pourrait finir nous-mêmes
par dépanner ce dépanneur-là.

Donc déjà, on remet en question, on
renverse le concept de dépanner.

Comment vous en êtes arrivée
à cette affirmation-là?

Bien, Yves et moi, on n'est
pas originaire d'Aylmer,

on n'habite pas le secteur, mais
c'est que j'ai entendu parler

par mon chum qui, lui,
vit dans le secteur d'Aylmer,

d'un monsieur, d'un voisin, je pense…

Ce qu'on a entendu, c'est que ce
monsieur-là, va chaque semaine

apparemment, acheter des billets
de loterie au magasin général.

Donc, ça, c'est un dépanneur
sur chemin d'Aylmer.

Il est là depuis des années.
Tu dois le connaître, Julien?

– Oui, très bien.
– Donc, c'est ça. Récemment, mon chum

a su que son voisin avait commencé
à faire des petites livraisons

pour le dépanneur.
– Ouais, mais ce qu'il faut savoir,

c'est que ce monsieur-là, bien,
il est à la retraite.

Donc, il ne travaille pas
pour le dépanneur.

(Livreur) — Bien ça a commencé l'été
dernier, le propriétaire du magasin,

une fois, quand j'étais allé acheter
des billets de loterie,

m'avait demandé si j'étais
prêt à faire des livraisons,

une fois de temps en temps,
pour aller livrer des choses

que le monde qui n'ont pas d'auto
pour acheter du dépanneur.

– OK. Puis, combien de fois tu
en as faites à peu près?

– J'en ai fait trois ou quatre de mémoire,
puis je n'en ai pas fait depuis.

Donc, ce n'est pas comme si j'en
ai fait beaucoup. Je suis vraiment là

pour aider à dépanner
quand quelqu'un du dépanneur

ne peut pas le faire. Il m'appelle,
si je suis disponible, j'y vais.

Si je ne suis pas disponible,
je n'y vais pas.

Moi, je suis un résident du secteur
d'Aylmer depuis un petit moment.

Le magasin général, je le vois
quand je passe, ça fait un petit bout

qu'il est là, il me semble, ça fait des
années qu'il est dans le coin?

– Oui, environ 70 ans. Mais le
propriétaire actuel…

– Ça fait un bout!
– Quand même!

Donc, le propriétaire actuel, bien ça
fait à peine un an qu'il est là.

– OK, puis le propriétaire, il
faisait quoi avant ça?

– Ben, c'est ça qui est assez étonnant.
En fait, il était fonctionnaire

tout en ayant une entreprise
de construction.

– OK.
– Mais là, il s'est dit peut-être

qu'il faisait trop d'heures,
fait que là il va aller dans un dépanneur.

Mais en fait, pour revenir
au propriétaire, en fait,

il préfère qu'on n'utilise
pas son vrai nom.

– OK.
– Donc, on va l'appeler Robert.

Robert, pour t'aider à l'imaginer, il est
dans la mi-quarantaine.

La première fois qu'on l'a vu, il fumait
une cigarette en sortant des caisses

d'orangeades de son pick-up.
– Je l'aime déjà, Robert.

– C'est ça. Donc, lui, c'est le
propriétaire du magasin général.

On dit magasin général, ça peut sonner
comme une grosse place pour ceux

qui ne connaissent pas l'endroit.
C'est assez petit, là.

C'est le genre de place que tu fréquentes
parce que c'est près de chez toi, tu sais,

il semble rien avoir tant que ça
de spécial dans cette place-là;

il vend des chips, des cigarettes,
de la bière, tu sais, mais…

Donc nous, on arrive là, puis Robert, il
dit que le voisin de mon chum, il n'est

pas tout seul à faire des livraisons
une fois de temps en temps, pour lui.

(Robert) – J'ai intégré la livraison
lorsqu'on l'a acheté à l'année dernière,

parce que j'ai vu comme vraiment… Il y a
beaucoup de gens qui ne peuvent pas comme

pas bouger comme les autres. Ils ont
vraiment besoin de quelque chose de rapide,

juste à côté de chez eux,
pour leur dépanner.

Vraiment, on l'a fait gratuitement
pour la communauté ici à côté de nous,

pour aider ces gens-là aussi,
pour qu'ils ne se sentent pas comme

ils sont isolés dans la communauté.
Et puis, j'avais mes contacts ici,

à côté du magasin, et j'ai
discuté cette idée avec eux.

Ils étaient vraiment intéressés à nous
aider à faire des livraisons comme ça.

– Ce n'était pas nécessairement, mettons,
des amis. C'est des gens autour,

des voisins, des personnes que tu connais.
– Oui, oui. Même des clients réguliers ici,

qui, parfois, sont disponibles
pendant la journée. On a leur contact,

les informations pour les appeler.
– Comment tu l'as construit cette banque-là

de personnes?
– C'est venu, « like, instantly. »

Donc, ça fonctionne, là, vraiment.

– OK, donc, l'histoire de la personne
qui livrait, c'était pas un cas isolé.

Il y a des gens… Ça a créé comme
un réseau, là, donc les gens qui habitent

autour du magasin général, ceux qui
sont prêts à faire des petites livraisons

occasionnellement pour le commerce, sont là
puis sont prêts à donner un coup de main.

C'est quand même sympathique.
– Ah oui, c'est vraiment gentil.

Puis c'est quand même curieux, par contre,
parce que c'est un modèle d'affaires

qui n'est vraiment pas commun.
Habituellement, mettons, un entrepreneur

voudrait engager des gens officiellement
pour offrir ce genre de service-là,

la livraison, pour assurer une stabilité
dans son offre, tu sais.

– Oui, oui, puis pour lui, c'est comme…
C'est plus aléatoire, c'est périodique.

Il va offrir ce service-là aux gens
qu'il juge qui en ont vraiment besoin,

parce que ça part du cœur.
Puis il implique les gens autour

de lui dans le secteur,
dans cet élan de générosité-là.

Puis, c'est comme naturel pour
lui, il leur demande tout bonnement

s'ils veulent participer.
– Mais c'est ça, on se disait comme,

une personne qui penserait
à demander aux autres,

vraiment juste de même, « Est-ce que toi,
tu pourrais faire des livraisons pour moi,

pour mon commerce, toi qui es un client? »
Bien, moi, ça me dit que c'est quelqu'un

qui ne voit pas d'inconvénients à juste
demander dans la vie, tu sais? Il présente

à une autre personne un besoin,
ça crée un échange, ça dit :

« je te tends la main, est-ce que tu as
envie de la prendre? » On trouvait ça beau.

(Robert) Si vous êtes une personne
sociable, vous aimez les gens, vous aimez

parler avec les gens, discuter avec eux
aussi. Si vous aimez aider, bien,

être plus actifs dans votre communauté.
Si aussi vous aimez comme travailler

tout le temps, c'est le dépanneur!
– C'est la bonne business pour vous.

– Bien ouais. Parfois c'est dur,
mais c'est correct.

Parfois c'est calme, mais
c'est correct aussi.

– Donc pour Robert, c'est une façon
de garder des contacts sociaux.

Il a acheté le dépanneur après… Le
magasin général plutôt, après la pandémie.

Fait que ça crée une forme de tissu et
de contact avec les gens de la communauté.

– Exact. Puis tout ça, ça lui fait
du bien, ces contacts-là.

Mais comme une personne généreuse le fait,
il en profite aussi pour essayer de faire

du bien autour de lui. Quand il sent que
la situation s'y prête, il n'hésite pas.

On a beaucoup de gens.
Je t'ai expliqué, comme pour le magasin,

mais aussi dans le resto,
on a beaucoup de gens, vraiment.

Si tu t'en vas sur Facebook, le groupe
de « Aylmer Facebook Community »

il y a beaucoup de gens qui annoncent
qu'on n'a pas de « food »,

on n'a pas de quelque chose.
Moi, je leur demande « privately ».

En privé, je leur dis : « Venez au dépanneur ou
au restaurant,

prenez ce dont vous avez besoin
et je ne vous chargerai pas. »

– Sérieux?
– Oui.

– Ouais Gabrielle, tu as l'air surprise
quand il dit ça.

Bien, quand même! Avoues, tu sais,
aussi dans le contexte actuel,

tout coûte cher. On n'arrête
pas de le répéter.

– Puis il dit, c'est sur un groupe Facebook,

pour les gens du secteur, il y en a sans
doute dans la salle ce soir

qui connaissent bien ce groupe-là
sur Facebook, parce qu'il y a des milliers

et des milliers de membres. Il y a beaucoup
de choses qui se passent sur ce groupe-là.

Il y a souvent des gens qui ont besoin
d'aide, qui le signalent.

Mais ce que je trouve aussi fascinant,

c'est que Robert le fasse
sans vouloir prendre de crédit.

Il ne veut pas en faire de la publicité
pour son commerce.

– Non, c'est ça. Tu ne le verras pas
en rentrant dans le dépanneur, mettons.

Ça ne sent pas nécessairement.
« Venez ici, venez chez nous,

on veut créer un tissu social ».
Il faut s'y attarder. Il faut prendre

le temps de parler avec les employés
peut-être, je ne sais pas, tu sais,

prendre un petit peu plus de
temps que juste rentrer et sortir.

Puis comme ça, tu vas pouvoir avoir
accès à cette aide-là, à ce tissu social,

comme tu dis, qui se bâtit.
– Oui.

– C'est ça. Mais il va encore plus loin
que le concept de dépanner, en fait.

Il invite les gens à faire comme lui, à
l'imiter.

– Si je te dis… Si tu vois un
jeune voler, qu'est-ce que tu fais?

– Bien, écoute, personne ne me volait. Si tu
étais obligé de le faire, tu vas le faire.

Personne ne va faire ça. Et lorsque
ça arrive, comme je sais, comme…

Je peux le voir. On a des caméras
partout ici au magasin.

Je peux tout de suite les voir.
Je peux les connaître tout de suite.

Mais j'essaie gentiment de leur envoyer
ce message lorsqu'ils viennent à la caisse,

Comme, si vous avez besoin de quelque
chose, juste, demandez. Nous sommes ici.

C'est vraiment important. La communication,
spécialement dans des choses comme ça,

difficiles… juste, venez, communiquer avec
nous, demandez-nous.

– Puis là, tu fais ça, puis est-ce
que c'est arrivé que finalement

les personnes le demandent?
– Ça m'est arrivé une fois, pour maintenant.

– OK. Comment ça s'est passé?
Ah oui! Écoute, la prochaine fois…

ils sont venus, « écoute, est-ce qu'on
peut prendre ça,

est-ce qu'il y a des choses comme "sweet",
on peut les prendre? »

« Ben oui, ça me fait plaisir,
merci pour me demander »,

c'est comme ça. Comme je te dis, c'est
passé avec moi une fois, ça fonctionne.

Je ne sais pas la deuxième
fois, c'est quoi…

– Ça me fascine de l'entendre tendre
la main comme ça, d'aller vers les gens.

On a souvent cette image-là d'un dépanneur
d'un lieu où nous on entre en tant que

cliente ou client et qu'on va chercher
quelque chose, mais j'aime que Robert

aille sur les réseaux sociaux, aille vers
les gens de sa communauté pour leur offrir

quelque chose de façon active.
– Oui, puis que ça ne soit pas un « brand »

qu'il pousse. Ce n'est pas un OBNL.
– Non c'est vrai.

– Puis, il utilise son dépanneur
comme une espèce de courroie

pour les valeurs qui lui tiennent à cœur,
pour être capable de les partager peut-être

à plus grande échelle. Fait que, c'est
ça, comme il l'a fait auprès du voisin

de mon chum, puis il continue
à le faire auprès d'autres clients,

bien, il invite les gens à simplement
demander un coup de main, tu sais,

quand ils en ont besoin.
– Oui, tu sais, on a découvert

un propriétaire d'entreprise qui a choisi
de « runner » un commerce dans lequel

il y a beaucoup de gens qui passent
rapidement, puis qui vend des produits

qui procurent des plaisirs éphémères,
mais il encourage la construction

à petite échelle, de belles relations
autour du chemin d'Aylmer.

Je vais arrêter au magasin général la
prochaine fois que je passe devant.

Gabrielle et Yves, merci beaucoup.

– Merci.
– Ça fait plaisir.

Ça vous fait 40 dollars chaque.

Essayez de garder vos articles séparés.

En gros, tout ce que vous voyez ici,
c’est du CBD

pour la douleur, le sommeil, et même pour les chiens.

Oui, on a aussi des gâteries pour chiens, pour la
digestion, puis pour les apaiser.

– Merci, madame.
– De rien, bonne journée.

Merci, toi aussi.

– Sara, Juliane, bonsoir.

– Bonsoir.
– Où est-ce que vous nous amenez?

On est où en ce moment?
– Écoute, pas de surprise,

on est au dépanneur.
– Ouais.

– C'est un dep comme tu peux te l'imaginer,
avec des caisses de « Jos Louis »,

des petits « Ficellos » dans le frigo,
puis des racks de Red Bull.

Il y a les congélos qui poussent fort, puis
il y a pas mal de cigarettes sur les murs.

– Mais la particularité, c'est que c'est
un dépanneur qui est divisé en deux.

D'un côté, les « Jos Louis », puis de l'autre,
partout, des petits flacons de cannabis

qui s'accumulent sur le comptoir.
– D'un côté, un « dep »,

d'un autre côté, dispensaire de « pot ».
Puis ce qui est spécial avec ce dépanneur

divisé, c'est qu'il se trouve sur une île
elle-même en plein milieu d'une division.

L'île de Cornwall, à côté de la ville du
même nom,

juste au bord de la frontière américaine.

Cette île-là, en fait, c'est comme
un sas frontalier.

– Oui, c'est ça. C'est une île
qui fait partie

d'une communauté mohawk, si
ma mémoire est bonne.

– Oui, la nation d'Akwesasne. Leur
réserve s'étend des États-Unis au Canada,

au Québec, comme en Ontario.
Elle est donc traversée de bord en bord

par les frontières.
– Les gens du coin,

ils ont l'habitude
d'y traverser au quotidien.

Ils habitent aux États, ils vont à l'école
au Canada,

ils retontissent au Québec, en
Ontario. Grâce à des accords,

ils ont un droit de passage facilité. Ils
n'ont pas besoin de montrer le passeport,

mais ils doivent quand même
systématiquement passer la douane.

– Ça n'a pas l'air compliqué du
tout de vivre là.

– Du tout, du tout. Donc, c'est dans ce
dépanneur coupé en deux,

dans cette communauté coupée en deux,
qu'on a fait la rencontre de Garhwiné.

Garhwiné, c'est la caissière du dep.

Une petite face ronde, une bonne bouille,
un sweatshirt gris, petit côté sassy.

C'est elle qui nous a raconté
l'histoire de ce lieu-là.

– En gros, c'est un traité de 1795 qui a
donné le droit aux membres de la nation

de traverser la frontière sans problème.
Sauf que depuis, ça c'est

rarement passé comme ça.
– Évidemment, c'est un espace

qui a été marqué par pas mal de tensions,
de conflits, surtout depuis les années 60.

Tu peux t'imaginer, c'est un
lieu de résistance territoriale,

mais aussi c'est sur un espace de
contrebande, parce que la frontière

est pas mal plus poreuse qu'ailleurs.
– Mais là, en 2009, pour réguler la question,

on durcit le ton : le Canada annonce
que les services frontaliers ont le droit

de porter des armes.
– Du côté de la communauté, ça passe pas.

Il n'y a jamais eu d'armes sur l'île, on
n'accepte pas qu'elles rentrent.

La tension monte, il y a des manifs, on
bloque les ponts.

En représailles, la décision du Canada
tombe.

On ferme la frontière. La communauté est
coupée en deux.

(Garhwiné, traduction libre)
Je crois que c'était entre 2005 et 2009,

quand la frontière canadienne
passait encore ici, sur l'île.

C'est à ce moment-là que les
manifestations ont repris.

On a fermé les deux ponts complètement
pour qu'ils nous écoutent.

À ce moment-là, moi j'étais au
secondaire.

Un jour, ils ont fermé la frontière.
J'ai dit à ma mère, « Maman, la frontière
est fermée.

Moi et mon frère, on ne peut plus
rentrer à la maison. »

La seule façon, c'était de prendre
l'autoroute,

passer par Montréal, sortir à
Valleyfield,

traverser Dundee, puis ensuite revenir
dans notre district à Snye.

Ça ajoutait trois heures de détour juste
pour rentrer chez nous du côté américain.

Les autobus qui avaient réussi à passer
avant la fermeture,

eux, devaient faire ce trajet-là.

Donc, c'était soit un détour de trois
heures en autobus,

alors que mon trajet normal durait déjà
une heure et demie,

soit trouver quelqu'un pour nous amener
jusqu'à l'île

ou quelqu'un nous attendait avec un
bateau pour nous amener

de l'autre bord où notre mère nous
attendait.

Il y avait des hommes du coin qui
avaient leur propre bateau.

Certains demandaient de l'argent,
d'autres le faisaient

gratuitement, comme un genre de taxi
communautaire.

Ils disaient, je suis au quai de tel
endroit, tu veux traverser?

Peu importe le sens, je vais être là à
telle heure.

Attends-moi, je vais t'amener où tu as
besoin d'aller.

C'était vraiment la communauté qui
s'entraidait.

C'était peut-être pas ton enfant, mais
c'était l'ami de ton enfant ou l'enfant
d'un ami.

Puis les parents, eux, étaient coincés à
Snye, inquiets sans moyen de faire
traverser leurs enfants.

Mais tu pouvais prendre soin de leurs
enfants.

Les gens se sont mobilisés tout
simplement. Ils ont aidé comme ils
pouvaient.

– OK, donc là, Garhwiné l'expliquait,
c'était pas facile de juste aller à l'école

quand ils étaient enfants. Il fallait
même prendre un bateau par moment,

en raison de ces tensions-là,
autour de la frontière.

Ça, c'était dans son enfance. Garhwiné a
autour de 30 ans aujourd'hui.

Là, comment ça se passe dans
le moment présent?

Maintenant, on en est où dans cette
question-là?

– Ça s'est pas vraiment amélioré.

Pour Garhwiné, cette situation se poursuit
encore aujourd'hui.

La frontière reste un enjeu tous les jours.
Entre ses « shifts » au dépanneur,

elle conduit un autobus scolaire,
entre les États et le Canada.

Elle traverse la frontière six à sept fois
par jour.

– À chaque fois, elle doit se
rapporter aux postes-frontière,

avec son autobus rempli de 40
« kids » dont il faut prouver l'identité.

Souvent, le processus prend une
quarantaine de minutes.

Ce temps-là, ça rythme la vie de tout le
monde.

(Garhwiné, traduction libre)
– Quand on prépare sa journée…

Je prends l'exemple du sport parce que
c'est ce qui est le plus populaire ici.

C'est souvent la cause des files
d'attente.

Si tu descends de l'autobus à 15 h et
que tu as un entraînement de hockey à 17 h,

dès que tu arrives, tu dois préparer ton
sac

puis prendre ton souper parce qu'il faut
être dans la file

à 15 h 30 pour pouvoir arriver à
l'heure.

Sinon, un parent doit venir te chercher
à l'école

à 14 h 30 pour éviter la file, trouver
quelque chose

à manger de ce côté-ci parce qu'il faut
être à l'aréna

au moins 40 minutes avant
l'entraînement, un match

ou peu importe.

Tout doit être planifié.

Toute ta journée est organisée autour
d'un seul événement.

Beaucoup d'entre nous, comme je l'ai dit,

traversent la frontière au moins six
fois par jour.

Ils nous connaissent, connaissent nos
voitures

et nos histoires de vie.

Pourtant, on nous demande tout le temps,

« D'où, tu viens? Je te connais pas.

Qu'est-ce que t'as dans ta voiture?

Comment je peux savoir si t'as pas une
nouvelle voiture? »

Pourtant, il y a des caméras et des
micros partout.

Puis ils nous disent qu'ils nous
connaissent pas.

Ça, c'est quoi le climat que ça crée
dans la communauté?

C'est partout, tout le temps.

Tout est sous tension.

Ça bloque même l'économie, parce que le monde de Cornwall,

ils ne veulent pas venir sur place pour
faire des achats

parce que les déplacements sont l'enfer.

Ça, puis le fait que la réserve n'a pas
toujours bonne figure dans les environs.

– C'est que l'enjeu de la contrebande
à la frontière, du smuggling,

c'est encore là que ça coince.

(Commerçante, traduction libre)
Je pense qu'une de leurs préoccupations,

c'est compréhensible, c'est tout ce qui
concerne

le trafic humain puis la drogue.

Mais le problème, c'est que tout le
monde ici

se retrouve étiqueté.

C'est la communauté qui devient le
problème.

Alors qu'en réalité, c'est peut-être une
seule personne

qui a fait quelque chose d'illégal.

Et malgré ça, c'est toute la communauté

qui se fait pointer du doigt.

Et comme on est juste à la frontière, ce
genre de choses-là arrive malheureusement.

Mais comme je le disais, ce qui finit
par ressortir, c'est la perception que
c'est toute la communauté qui est le problème.

Alors qu'en réalité, oui, c'est un vrai
problème.

Mais ceux qui organisent vraiment ces
activités illégales-là en plus grand nombre,

ils viennent souvent de l'extérieur de
la réserve.

Sauf que dans les nouvelles,

bien, c'est jamais rapporté comme ça.

Maintenant, les douaniers canadiens nous
voient tous,

ici à Akwesasne, comme des chefs de
gang. C'est comme si

tout le monde se promenait avec un
AK-47, avec des armes chargées,

puis de la drogue dans nos poches.
Moi, je leur dis… J'ai des mouchoirs,

peut-être des Tums, puis mon baume à
lèvres dans les poches,

c'est tout. J'ai pas d'armes, rien du
tout.

Mais c'est ça qu'ils se font dire. Quand
ils viennent ici,

ils arrivent avec un grand complexe de
supériorité.

Ils sont en mode… « Je suis l'autorité,
tu dois me dire

ce qu'il y a dans ton véhicule. »

Sauf qu'ils réalisent pas que beaucoup
d'entre nous,

on connaît nos droits.

Non, tu dois me demander combien on est
dans le véhicule, d'où je viens et
combien de temps je vais rester.

– Donc là, ça alimente, on s'entend,
les préjugés et les clichés finalement,

rapport à la communauté.
Donc, c'est encore un enjeu.

– C'est clair que c'est difficile des deux
côtés. Du côté des douanes,

ce qu'on entend, c'est que la situation
est vraiment difficile à gérer.

Il y a des douaniers qui qualifient
littéralement ça de cauchemar législatif.

– Oui, parce que c'est vrai qu'ils doivent
être obligés d'appliquer des protocoles

différents si on vient de l'île ou des
États-Unis, si on est autochtone

versus allochtone.
– Exactement. Puis à Cornwall,

c'est aussi une situation qui
divise la ville. À cause de ça, l'île a

une réputation de lieu de contrebande
où il y a du trafic de drogue et d'armes.

Puis la nouvelle crispation, c'est les
demandeurs d'asile

et les immigrants irréguliers. Dans un
contexte de déclin économique de la région,

c'est perçu comme une menace,
le classique. Et beaucoup de gens

pensent que les Autochtones sont
responsables de ce qu'ils perçoivent

comme un afflux d'immigrants illégaux.
– En tout cas, on est repassés à Cornwall,

puis on s'est arrêtés à un dépanneur,
justement. Je pense qu'après tout ça,

j'avais besoin d'un petit sac de chips.
Ça nous a permis de rencontrer Jocelyne.

(Jocelyne, traduction libre)
On n'a aucun problème, nous, avec les
Autochtones.

C'est les premiers peuples de ce
territoire-là.

C'est nos clients, puis on les aime.

On les traite comme tout le monde.

Il n'y a aucun préjugé ici.

Tout le monde est le bienvenu.

– Entre les gommes « Bazooka »
et les « Coffee Crisp »,

ça a hoché de la tête autour de nous.
Je pense qu'à la lumière de ça,

on a trouvé ça beau que les frontières
qui traversent Cornwall et son île aient pas

raison de la solidarité puis la possibilité
de se comprendre d'un dépanneur à l'autre.

– Juliane, Sara, merci à vous deux.
– Merci à toi.

Bonjour, mon nom c'est Chantal, j'habite à
quelques coins de rue du dépanneur,

j'ai 38 ans, 5 garçons, donc je sais pas
quoi plus de dire que…

Moi j'ai été élevée ici comme toute
ma vie, donc j'ai beaucoup d'amis d'enfance

qui viennent ici, tel quel. Après le
travail, on se voit, on se rencontre,

il y en a que je vais souper avec.
– Il y a une école en face, es-tu allée

à cette école-là?
– Moi, je suis allée à cette école-là

quand j'étais jeune.
– Toi, donc, quand tu étais jeune,

tu venais à ce dépanneur ici?
Oui, oui. Oh, c'est vieux, vieux, vieux!

– On est en studio avec Octave et François.
Bonsoir.

– Bonsoir.
– Où est-ce qu'on est en ce moment?

Qui est-ce qu'on vient d'entendre?
– Ce qu'on vient d'entendre, c'est Chantal.

Chantal, c'est elle qui tient la caisse
d'un petit dépanneur, d'un petit dep,

c'est comme ça qu'on le dit, au Québec,
c'est ça? D'un petit dep qui s'appelle

le « Marché Gravel ». « Le Marché
Gravel : le roi de la bière. »

- Ah oui, « le roi de la bière. »
– Tu connais?

– Tout à fait!
– C'est son nom complet.

Je ne sais pas si c'est un « label »
officiel ou si c'est un titre autoproclamé,

mais en tout cas, il s'appelle comme ça.
Et c'est un tout petit dépanneur

qui est sur une toute petite rue
et il y a assez peu de passages.

On a eu du mal à le trouver, d'ailleurs.
On est passé plusieurs fois avant

de s'arrêter.
– C'est comme bien caché.

– Moi, mes enfants vont à l'école juste
en face, donc je passe là assez souvent.

– Bon, bien alors, tu le sais, quand on
entre, ça ressemble à un vieux dépanneur

typique. L'atmosphère est
froide, c'est un peu glauque,

comme dans beaucoup de dépanneurs,
d'ailleurs. Les allées sont étroites,

il y a des caisses de bière
empilées au milieu des allées.

Le carrelage est cassé aussi à beaucoup
d'endroits. Puis tout est super éclairé

au néon, la lumière est dure,
agressante même.

– Oui, oui, et puis il y a les sons.
Enfin, moi, ce qui m'a marqué en entrant,

c'est, tout de suite, c'est qu'il y a le
grondement sourd des réfrigérateurs

qui envahit tout l'espace. Et ce
grondement sourd, il est juste ponctué

par les « bips » très, très agressifs de la
caisse enregistreuse, mais qui,

du coup, viennent ponctuer ce ronflement
sourd et un peu ronflant,

un peu rassurant, en fait.
– Oui, le bruit des machines de loterie,

les portes qui cognent, les
néons qui buzzent, tout résonne.

– Oui, à moins d'être un genre de
John Cage qui trippe sur la musique

actuelle, expérimentale, qui trouve
de la beauté dans n'importe quel son,

bien, tu sais, c'est pas un environnement
sonore qui est très accueillant.

Les clients vont, viennent, « Merci, bye »,
ça dure quelques minutes.

Mais des fois, les échanges se font plus
longs, surtout avec les clients réguliers.

C'est là que le dépanneur devient un lieu
de proximité.

Octave a lu que, dans certaines grandes
chaînes de supermarchés,

quand on fait ses courses, ce qu'on entend,
c'est de la musique classique.

Ça, ça viendrait du fait que beaucoup
d'études ont démontrées que

le type de musique, le tempo, ça influence
combien de temps les clients restent

dans ces commerces-là puis combien
ils dépensent dans les achats.

– OK, donc là, vous êtes en train de me
dire que vous avez fait une revue

de littérature scientifique à partir
du corpus existant,

de tout ce qui est publié à ce sujet-là.
– Oui, oui, c'est ça, c'est ça.

Notamment, il y a une étude, je crois que
je t'en avais parlé, une étude de Smith

et Curnow, c'est leur nom, de 1966.
– Tu m'avais dit ça au bar du coin.

– Bon bien je te le redis, c'est Smith
et Curnow, 1966, ainsi que Yalch et

Span-Gen-berg, de 1990…
– C'est sûr que tout le monde le connaît.

– Bien oui!
– On ramassera les copies à la fin…

Qui montre qu'il y a un lien entre la
diffusion de la musique dans un magasin

et les comportements que les gens vont
avoir dans ces mêmes magasins.

Et la conclusion qu'ils en tirent, c'est
que plus la musique est douce et agréable,

plus les consommateurs vont être incités
à ralentir leur rythme.

Bon, ça, c'est plutôt logique, mais
surtout, ils vont être amenés à faire

des achats de choses de
plus en plus chères.

– OK, donc là, je comprends que vous
êtes contentés dans vos recherches

d'une revue littérature bien complète.
– Non, non, non, non, non, non, non.

On voulait aller vraiment beaucoup
plus loin. En fait, ce qu'on voulait faire,

c'était une contribution originale au
corpus scientifique. Alors, on a décidé

de faire une expérience pour améliorer
le sort de tous les dépanneurs

du Québec et pour augmenter leur
marge de profit en y amenant

de la musique classique.
– Avec un speaker Bluetooth

et une bonne vieille liste
de lecture Spotify.

– Pas du tout, pas du tout. Notre recherche
est beaucoup plus audacieuse que ça.

Ce qu'on voulait faire, nous, en fait,
c'est vraiment d'innover.

On voulait faire de la musique live, en
direct, pour évaluer les effets

sur le « mood », la consommation des gens.
Et il fallait choisir un instrument,

ça fait qu'on a choisi la clarinette. Pour
des raisons méthodologiques

trop compliquées pour que je t'explique.
Je ne pense pas que tu comprendrais

à ton niveau, là. Je vais t'épargner ça.

– Je pensais que vous alliez dire pour des
raisons évidentes, mais OK, je comprends.

– Donc, on s'est mis d'accord entre nous
sur la clarinette, et puis après,

on a décidé de proposer à la fameuse
Chantal, qu'on entend en introduction,

de « Marché Gravel, le roi de la bière. »
On a proposé à Chantal de faire

la promotion de cet événement de
concert de clarinette dans son dépanneur.

(Chantal) -90,01 $. On a un concert
de clarinette à 17h ce soir.

Mais t'es invité si jamais t'as le goût
de venir. Qu'est-ce que t'en penses

de la clarinette? Ah, tu sais pas!
Tu sais c'est quoi, une clarinette?

OK. Moi, j'étais pas sûre que tout le monde
l'aurait su.

Clarinette! Tu es invité si tu as envie
de venir! On a un concert à 17h, tu viens?

– D'accord.
– Oui, de clarinette.

– Ici?
– Oui!

– Donc là, comme on l'entend, Chantal, elle
se prête bien au jeu des invitations.

Là, franchement, elle a été super.

Mais en fait, non, c'est pas surprenant
parce qu'elle nous l'a confié, c'est que

le roi de la bière, le Marché Gravel,
c'est son dépanneur et c'est un lieu

assez chaleureux où elle connaît
finalement tout le monde.

(Chantal) Il y en a beaucoup qui s'ouvrent.
Comme ils n'ont pas d'autres gens vraiment,

fait qu'ils viennent ici, puis en même
temps, ils se sentent chaleureux,

comme ce matin, le monsieur qui
est venu qui m'a parlé de son frère

qui était décédé, puis ça fait juste
repartir sa journée du bon côté

parce qu'il y a quelqu'un pour l'écouter.

- « Il y a quelqu'un pour l'écouter. »
C'est ça qu'elle nous dit, Chantal.

Donc, c'est quand même le dépanneur.
Ça permet quand même de contrer

la solitude, les gens qui
ont besoin de s'épancher.

Et effectivement, nous, c'est ce qu'on a
pu constater, c'est que ses clients

ils considèrent que ce dépanneur est
finalement assez accueillant, alors que

nous, de prime abord quand on est arrivés,
ça ne nous a pas sauté aux yeux.

Mais on a rencontré un couple
d'anglophones qui sortaient

du dépanneur avec des caisses de bière
plein les mains, et on leur a demandé

de nous résumer le « Marché Gravel : le
roi de la bière », en seulement trois mots.

Family, fast and friendly.
(Familial, rapide et amical)

– Je ne sais pas si ça sent déjà, mais c'est
un endroit très lousse, très convivial.

– Qu'est-ce que tu veux dire par lousse?
– Comme par exemple, deux jours de suite,

on est allé deux jours de suite…
– C'était vraiment une enquête de terrain.

-...On a vu des gens entrer avec des
chiens sans médaille, sans collier,

sans laisse, ce qu'on verrait… Puis qui
se promènent dans le dépanneur

ce qu'on verra jamais ailleurs, tu sais,
certainement pas dans des dépanneurs

plus modernes, aseptisés, que moi,
je considère souvent sans âme.

(Chantal) – Ah, t'as eu peur, hein?
Tu donnes la patte? Regarde.

Donne la patte. Il y a trop d'attention,
hein? C'est bizarre.

T'es pas habituée. Bonne fille.

– Puis même, en plus des chiens, il y a un
moment, il y a un type qui a gagné un prix

à une sorte de roue de la Fortune virtuelle
donc, c'est une vidéo là, qui tourne.

Et Chantal et Cassandra, Cassandra, c'est
la deuxième caissière qui était là pour

faire son shift du soir. Donc, il faut
suivre, il y a Chantal et Cassandra.

Elles étaient toutes excitées.
Elles criaient « Come on, come on! »

Et le client, il disait qu'il n'avait
jamais, jamais eu droit à une réaction

comme ça. Autant de soutien,
un tel enthousiasme, dans aucun

des dépanneurs de tout l'Outaouais.

– J'aurais aimé ça être là. Donc là, je
comprends que Chantal est vraiment

ouverte à ce type d'expérimentation-là,
la clarinette entre autres,

puis elle a vraiment embarqué dans votre
recherche qui est empirique et qualitative.

– Je suis content que tu soulignes
d'ailleurs.

– Surtout qualitative.
– Oui, c'est ça vraiment. Moins de rigueur.

– Par exemple, on aurait voulu le faire
sur 2-3 ans, mais tu sais, enfin…

– C'est le kino là, on ne pouvait pas.
– Chantal, c'est vraiment quelqu'un

qui a le cœur sur la main, elle
est généreuse, elle est dynamique,

et elle nous a fait vraiment une
excellente promotrice de spectacle.

On l'a entendu un peu, là. En tout
cas, si on se dirige vers un échec,

ça sera certainement pas de sa faute.

– Donc là, il est 17h, 17h de l'après-midi,
il fait déjà nuit, il neige,

on est dans le dépanneur avec Yolande.
Yolande, c'est notre clarinettiste attitrée

qu'on a fait venir exprès.
Et Yolande, elle est là.

Elle est là au milieu d'une allée, entre
les caisses de bière, les réfrigérateurs,

les paquets de bonbons, les paquets
de chips, les pots de moutarde,

les bidons de ketchup, les boîtes de thon,
les barres de chocolat qui tombent.

Et à chaque mouvement qu'elle fait, on
pense qu'il y a une étagère qui va

s'effondrer. Mais Yolande elle
est toujours là. Elle reste là,

sous les néons, en face de la porte,
qui à chaque fois qu'elle s'ouvre,

lui envoie une bourrasque glacée.
Et elle est là. Elle reste là.

Et elle essaye tant bien que mal de ne
pas bloquer le passage aux clients

qui viennent acheter de la bière par
chariot entier. Ils sont une quinzaine

parfois éberlués, souvent détachés,
et certains n'ont même pas un regard

ni même une oreille pour elle, en se
dirigeant vers les gigantesques entrepôts

réfrigérés qui sont bah…
à l'arrière du magasin.

– Et pendant que Yolande joue,
nous, on sort à l'extérieur

pour intercepter une cliente
qui s'apprête à entrer

dans le dépanneur et qui
est un peu sceptique.

– Il y a un événement aujourd'hui;
un petit concert de clarinette.

– Un concert de clarinette?
« No way », pas vrai.

– C'est une première internationale,
un concert de clarinette dans un dépanneur.

Puis on a regardé partout sur la planète
puis on a choisi ce dépanneur-là.

Lui, il est venu de la France pour ça.
– Ah oui?

– Fait qu'elle est entrée, elle a fait
ses achats, elle est restée cinq minutes,

puis là, on lui a reparlé à la sortie.

– Vous avez choisi ce dépanneur-là juste…
– Puis, comment c'était comme expérience?

– Bien là, je pensais qu'il y avait un coup
monté, que ça pourrait être pire que ça,

mais là, j'étais juste comme, bien…
Moi, j'aime mieux le rock'n'roll.

– Vous venez souvent ici ou pas?
– Oui, souvent. Je viens du coin, moi.

Pour n'importe quoi, la bière, tout
est moins cher, fait que…

– Fait que, tu sais, nous, on avait un petit
protocole de recherche.

Fait que dans notre protocole de suivi,
on a continué à interroger des clients,

notamment un jeune d'Ottawa qui est
venu avec sa gang d'amis, ils ont tous

18-19 ans, pour acheter des tonnes
de caisses de 24. Parce qu'il faut savoir

qu'en Ontario, à Ottawa, juste en face
de la rivière à Gatineau, il faut avoir

19 ans pour acheter de l'alcool.
– Ça, c'est un autre sujet de recherche.

– Comment tu trouves ça la musique
de la clarinette dans un dépanneur?

J'ai jamais vu ça, mais j'adore ça,
c'était pas mal amusant.

J'adore la musique donc…
– Je voulais lui demander

pourquoi il venait ici? Finalement
c'est pour le prix de la bière.

– Le prix de la bière puis il y a beaucoup
d'options, donc c'est parfait.

– Donc ouais, puis là notre concert il
était presque en train de se terminer

et comme on voulait assurer un peu
le suivi post-expérimental,

on a décidé d'être attentistes, d'arrêter
d'aller voir les gens et d'attendre,

de voir ce qui se passait parce qu'on
était quand même assez ostensibles

avec les micros, les perches, le couple
ORTF, le couple AB, enfin je vous passe

la technique là. Et c'est là
qu'il y a un type, la quarantaine,

qui est venu pour acheter des bonbons
avec sa fille et qui m'a demandé

« Qu'est-ce qui se passe ici, pourquoi
il y a cette musique? »

Et là, je lui ai tendu mon micro.

C'est inédit, ça nous détend,
c'est du jamais vu.

Qui aurait cru? On vient de se pointer
ici, ça joue de la clarinette.

Et sinon, c'est que du bonheur.

C'est là où tout le monde va,
c'est là où les prix sont le moins chers.

Et puis, tout le monde
se reconnaît ici en fait.

– Est-ce que tu penses que s'il y avait tout
le temps des concerts de clarinette

changerait quelque chose?
– Non, ça ne changerait rien.

Mais aujourd'hui, c'est spécial.
– Est-ce que tu penses que des gens

pourraient venir encore plus au
dépanneur s'il y avait tout le temps

de la musique classique qui passait,
des concerts de clarinette?

– Non. Qui voudrait de la clarinette
tous les jours en venant au dépanneur?

– Qui voudrait de la musique classique en
venant tous les jours au dépanneur?

C'est pas au goût de tout
le monde, j'imagine.

– Pourquoi on vient au dépanneur?
– Pour se servir de ce dont on a besoin,

là où c'est le plus près, en fait.
– Est-ce qu'on vient vraiment pour acheter

des choses au dépanneur?
– On vient certainement plus

pour acheter des choses que
pour écouter de la clarinette.

– Mais on vient pour discuter aussi, non?
Pour rencontrer des gens.

C'est pour ça que je suis
ici. Merci! Amusez-vous bien!

– Dans votre expérience, Octave, François,
les gens viennent finalement

dans le dépanneur pour le
côté chaleureux, l'aspect familial,

parce que la bière est moins chère,
c'est le roi de la bière, et

finalement, votre histoire de clarinette
n'a pas tant d'importance

que ça dans l'attachement. Je
suis désolé de le dire,

mais dans notre attachement pour…
– Je ne dirais pas des choses comme ça,

mais c'est vrai que c'est un peu le seul
point faible de notre étude.

C'est le lien de causalité entre la musique
classique

et l'acte de consommation de « packs »
de bière, il n'est pas clairement évident.

– Mais la vraie question, c'est
qu'est-ce que pensait Chantal

de tout ça, la caissière?
– On s'est posé la question.

Fait que ce qu'on a fait, à la fin,
on a demandé à Chantal

d'évaluer l'expérience
dans un formulaire très court,

d'une vingtaine de pages,
centaines de questions.

Mais on va la laisser vous résumer
ses conclusions finales.

– Qu'est-ce que ça prendrait, disons,
pour que ça se devienne comme

le meilleur dépanneur de Gatineau?
Comme on a essayé la clarinette,

est-ce qu'il manque d'autres choses
pour que ça soit encore mieux,

que ça attire plus de monde,
que ça soit un meilleur milieu?

C'est sûr que la guitare. Tout le monde
autour d'ici joue de la guitare.

Ils sont bien intéressés là-dedans.
– En fait, tu es en train de me dire

qu'on s'est trompé, il ne fallait pas
qu'on fasse de la clarinette.

Vous vous êtes trompé sur
l'instrument que vous avez choisi.

– Finalement, vous vous êtes trompé.
Yolande sait jouer de la guitare,

on l'entend sur scène, bien on essaie
de l'entendre en ce moment sur scène

mais Yolande est guitariste également.
– Oui, avoir su.

– Octave, François, merci pour cette
expérience dans le dépanneur.

– Qualitative.
– De grande qualité. Merci à vous deux.

– Merci.

L'heure de grande écoute est une
série de Transistor Média,

produite en collaboration
avec Télé-Québec.

Écoutez tous nos épisodes sur
les plateformes de Télé-Québec,

sur Apple Podcast, ou l'application
de votre choix. L'épisode d'aujourd'hui

a été enregistré dans le cadre du
cinquième « Kino-Radio »

de Transistor Média, au centre culturel
du Vieux-Aylmer, à Gatineau, devant public,

public qu'on peut entendre!

Enregistrement, montage et
mixage audio : Simon Coovi-Sirois.

Musique originale : Alexis Elina
Simon Coovi-Sirois et Yolande Laroche.

Caméra et montage vidéo :
Patrick Lozinski.

Productrice au contenu :
Audrey Blackburn.

Cheffe de contenu pour
Télé-Québec : Sophie Bélanger.

Coordonnatrice :
Clara Gauthier-Morrison.

Communications :
Louis-Philippe Roy.

Visuel : Simon Guibord.
Indicatif musical : P'tit Béliveau.

À la recherche : Maude Petel-Légaré
et Emmanuelle Gauvreau.

Merci à Steven Boivin, Marysol Foucault
et Clara Lagacé de Transistor Média,

à Perfecson, à la Ville de Gatineau,
au Conseil des arts et lettres du Québec

et à l'Ambassade de France au Canada,
et surtout au ministère de la Culture

et des communications du Québec
qui a rendu ce projet possible.

Je m'appelle Julien Morissette.
Merci d'avoir été à l'écoute.