L'heure de grande écoute

Que se passe-t-il quand ton quartier est jugé trop toxique pour y vivre?

À Rouyn-Noranda, 200 familles doivent quitter leur secteur pour créer une zone tampon autour de la Fonderie Horne. Avec le Collectif Tomber debout, on explore ce déracinement forcé qui soulève tristesse, colère et élan de résistance.

· Animation : Julien Morissette
· Invitée : Ariane Ouellet
· Recherche et scénarisation : Collectif Tomber debout (Valéry Hamelin, Violaine Lafortune et Ariane Ouellet)
· Réalisation : Francis Thibault
· Collaboration : Emmanuelle Arseneau et les participants au projet Perdre racine, Mères au front de Rouyn-Noranda et leurs allié.e.s, Véronique Côté et Anaïs Barbeau-Lavalette, Hugo Asselin, Emmanuelle Larocque et Pierre Céré
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements de l’épisode : Emmanuelle Arseneau et les participants au projet Perdre racine, Mères au front de Rouyn-Noranda et leurs allié.e.s, Véronique Côté et Anaïs Barbeau-Lavalette, Hugo Asselin, Emmanuelle Larocque et Pierre Céré
· Remerciements de la série : Steven Boivin, Clara Lagacé et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Pour découvrir le catalogue de balados : https://transistor.media/balados
Pour vous inscrire à l’infolettre mensuelle : https://bit.ly/infolettre-Transistor

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What is L'heure de grande écoute?

Découvrez les récits touchants et les anecdotes familiales qui témoignent de la créativité et de l’humanité de celles et ceux qui façonnent le Québec. Une plongée dans des histoires insoupçonnées, portées par des voix d’ici.

Pilotée par Julien Morissette, la série hebdomadaire donne la parole à celles et ceux qui façonnent la province au quotidien. Des créateurs·trices issu·e·s de tous les horizons se succèdent pour raconter des expériences qui résonnent bien au-delà de leur parcours personnel, révélant les forces invisibles qui tissent notre société.

· Animation et réalisation : Julien Morissette
· Production au contenu : Audrey Blackburn
· Indicatif musical : P’tit Belliveau
· Réalisation sonore, enregistrement, montage et mixage audio : Simon Coovi-Sirois
· Musique originale : Simon Coovi-Sirois et Alexis Elina
· Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski
· Recherche : Emmanuelle Gauvreau et Maude Petel-Légaré
· Script-édition : François DesRochers
· Cheffe de contenu pour Télé-Québec : Sophie Bélanger
· Coordination : Clara Gauthier-Morrison
· Communications : Louis-Philippe Roy
· Visuel : bureau60a
· Remerciements : Steven Boivin, Clara Lagacé, Marysol Foucault et Sophie Lacelle-Bastien de Transistor Média

L’heure de grande écoute est une série de Transistor Média, produite en collaboration avec Télé-Québec.

Ce projet a été rendu possible grâce au soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de la Ville de Gatineau (via l'Entente de développement culturel avec le gouvernement du Québec).
/
Transistor Média, basée à Gatineau (Québec), est un studio de création, de production et de diffusion d'œuvres audios. En plus de ses balados, l’organisme tient annuellement le Festival Transistor et le Kino-radio.

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Je ne sais pas si vous avez déjà entendu
parler de Tuvalu,

un petit État archipel polynésien de 10 000
habitants.

Dans les années 80-90, des scientifiques
commencent à prévenir

certains États insulaires que la montée du
niveau de la mer,

c'est une menace à laquelle il faudra
accorder de l'attention.

À Tuvalu, on vit un peu dans le déni,

comme on le fait tous face à la menace
climatique.

On se dit que c'est trop lointain, trop
abstrait pour nous atteindre.

Mais à la fin de la décennie 90, on
commence à prendre conscience que ça va

affecter la population de façon très
concrète. Les signes apparaissent dans les
années 2000,

le niveau de la mer monte, les tempêtes
tropicales deviennent de plus en plus
intenses et les côtes

s'érodent. Les habitants de Tuvalu ont
commencé à faire leur deuil, celui de la
terre, leur culture,

de leur maison. Mais certaines Tuvaliennes
et Tuvaliens ont décidé de ne pas sombrer
dans

l'inaction. Il y a de la résistance pour
obtenir de la justice climatique.

J'ai l'impression que ça va être ça le 21e
siècle.

Dans l'hémisphère sud comme dans
l'hémisphère nord,

je pourrais donner des dizaines d'exemples
de milieux de vie

qu'on doit abandonner face aux changements
climatiques.

Des zones inondées, des secteurs frappés de
plus en plus souvent

par des ouragans, des villages qui
disparaissent sous les flammes

en raison des feux de forêt.

Beaucoup d'endroits où ce ne serait pas
sage de rebâtir.

Et on ne parle pas seulement de zones
arctiques ou insulaires.

Ça se passe aussi dans des quartiers
urbains,

comme à Rouyn-Noranda,

où il y a des centaines de personnes

qui doivent faire le deuil de leur milieu
de vie.

Aujourd'hui, en compagnie d'Ariane Ouellet,

résidente de Rouyn-Noranda,

on va découvrir comment les citoyennes et
citoyens de sa ville

vont transformer leur douleur en action
collective.

Ariane est artiste visuel et membre du
collectif

Tombé debout, un groupe d'artistes

qui s'intéresse aux notions de territoire,

de communauté et d'appartenance.

Bienvenue à l'Heure de grande écoute.

Le balado qui vous fait entendre les
histoires vraies et les personnages
surprenants qui façonnent le Québec.

L'épisode d'aujourd'hui, le deuil
écologique.

Le jour où je vais être poignée peut-être
pour sortir de ma maison, là c'est vrai que
je ne me sentirai plus chez nous.

Faut je gère les crises de mes enfants qui
m'appellent.

« Mais maman, où c'est qu'on va aller?

Maman, on n'aura plus de maison.

Maman, je ne verrai plus mes amis. »

Ça a été vraiment un choc.

On est en studio avec Ariane Ouellet.

Salut Ariane.

Allô, Julien.

Aujourd'hui, on parle d'un grand
bouleversement

qui est toujours d'actualité dans la région
de Rouyn-Noranda.

On a entendu deux personnes, Yvonne et
Manon.

Elles vont perdre leur maison. Pourquoi?

Parce qu'elles habitent toutes les deux

dans le quartier Notre-Dame-de-Protection,
à Rouyn-Noranda.

C'est là qu'il y a la fonderie Horne.

Puis comme plusieurs personnes l'ont
sûrement entendu dans les médias,

l'air à proximité de la fonderie est très,
très pollué.

Et le gouvernement permet à la compagnie
Glencore de poursuivre ses activités,

même si elle ne respecte pas les normes
environnementales qui sont en vigueur
partout au Québec.

Oui, ça a fait les manchettes. On en a
entendu parler à travers la province.

Mais je ne suis pas sûr que les
gens qui ne sont pas de la région

de l'Abitibi ont conscience des
conséquences de cette décision-là.

Bien, la conséquence directe, à part la
pollution, bien sûr, c'est la destruction de
maisons et de

logements autour de la fonderie. Donc,
depuis 2023, la solution que le gouvernement
a, c'est de

« relocaliser » des
habitants qui sont dans une zone d'environ
140 mètres au pied de la fonderie

parce que c'est dangereux pour leur santé.

Donc, dans le fond, ils créent ce qu'on
appelle une zone tampon

entre la fonderie et le restant du
quartier.

Et puis, si je comprends bien, la zone
tampon, c'est un peu l'expropriation.

Moi, ça me fait penser à ce que le
gouvernement faisait dans les années 60-70

pour bâtir des routes, des autoroutes,

ou même ici, dans la région, il y a eu
beaucoup d'expropriations

pour qu'on puisse construire des buildings
de la

fonction publique donc ça ressemble un peu
à ça ? Ben pour l'instant les mots qui sont
utilisés

c’est plutôt « une relocalisation volontaire ».
Ok, ok, je vois. Même si au final

ça ressemble pas mal à des expropriations,
puis la surprise, là-dedans, c'est que les
habitants du

quartier qui va être démoli de la zone tampon,
ils ont appris ça le 16 mars 2023 par les
médias, en même temps que tout le monde.

Donc, je pense qu'il y a un petit
manque de respect là.

Je comprends, je comprends le sentiment. Ce
quartier-là a l'air de quoi?

C'est le Vieux-Noranda. Donc, tu imagines
un quartier ouvrier au pied d'une fonderie.

C'est un quartier qui date des années 20
avec des petites maisons, avec des
commerces,

avec des façades boomtown, des rues assez
larges où avec une auto,

les pickups peuvent se stationner à 45
degrés.

Il y a aussi une école primaire, un CPE,

puis il y a un grand lac au bout.

Oui, moi, je me souviens d'être allé,

comme beaucoup de gens au Québec, pour des
festivals,

parce que l'Abitibi est quand même reconnu

pour sa vie culturelle foisonnante,

que ce soit le Festival de musique
émergente,

le Festival des guitares du monde.

Je pense aussi à l'Écart,

un centre d'artistes autogérés

qui est fabuleux dans ce quartier-là.

Donc, il y a beaucoup de gens, finalement,

qui ont fréquenté ce quartier-là

qui a quand même une grande importance,

on le comprend bien, dans la vie à Rouyn-Noranda.

Bien oui, c'est vraiment notre quartier
culturel.

Après tout ce que tu dis,

il y a des bars, des librairies, etc.

Pour nous, c'est un quartier qui est
vraiment très important,

qui bouge beaucoup.

Donc, c'est précieux dans l'écosystème

d'une petite ville.

En même temps, je veux juste clarifier que
que c'est pas tout ce quartier-là

qui va être démoli, c'est vraiment une
partie résidentielle. Donc on parle de 80
bâtiments,

à peu près 200 familles qui sont touchées
par ça. Donc moi, personnellement, je ne vis
pas dans ce

quartier-là, mais toutes les trois du
collectif, on a des liens assez serrés avec
le quartier.

Nos enfants, ils ont tous été à la garderie
ou à l'école là. C'est un quartier qu'on
fréquente,

dans lequel on vit et qu'on aime beaucoup.

Oui, donc ça a des conséquences, ça a des
impacts dans la vie de tout le monde.

À Rouyn, j'en suis convaincu.

Là, tu parles du collectif.

Vous avez eu l'impulsion, étant donné que
ça vous touchait,

de créer un projet artistique qui
s'intitule « Perdre racine ».

Ça, c'était en 2024, donc l'an dernier.

Et « Perdre racine », ça a pris la forme
d'une installation multimédia

que les gens ont qualifiée, tu m'as dit,
d'assez percutante.

Oui, bien nous, c'est sûr que la zone
tampon, ça a été beaucoup couvert par les

médias, mais le plus souvent dans un angle
économique, logistique, environnementale, puis

de santé publique. Puis, à force d'en
entendre parler comme ça, on en vient à
oublier que c'est

que c'est du monde, c'est des voisins à
qui on dit comme tout à coup qu'ils sont
plus à bonne

place, puis qu'il faut, t'sais qu'on va
démolir le quartier. Et à qui on
on se demande pas comment ils vivent

cette situation-là. Donc, pour nous, ça a
été important

de donner une voix à ces gens-là.

Oui, puis vous vous êtes même rendu dans
ces maisons-là

pour parler à ces gens-là qui vont perdre
leur foyer.

C'est une... Vous avez eu accès à cette
intimité-là,

à ces paroles-là.

Oui, puis on a documenté ces rencontres-là
en audio

puis en photo aussi. Donc, même si c'était
pas des moments faciles pour eux,

ils ont eu la générosité de nous accueillir
chez eux,

dans leur cuisine, dans ces maisons-là,

dans le fond, qui sont vouées à disparaître
éventuellement.

– Humainement, ça dû être chargé comme
rencontre.

– Oui.

– Oui.

– Oui, puis ça nous a fait beaucoup
réfléchir

à ce que c'est un chez-soi,

sur de l'importance que ça a,

puis les témoignages qu'on a reçus

nous ont vraiment beaucoup bouleversés.

Dans ces témoignages-là, tu vas nous
présenter Emmanuelle,

chez qui vous êtes allées pour entendre
parler de son histoire.

Oui, Emmanuelle, c'est une femme, c'est une
mère que je trouve vraiment très
impressionnante.

C'est quelqu'un de très allumée, très
articulée, qui est très pertinente aussi.

C'est une petite femme, pas très grande,
mais qui impose beaucoup.

Elle faisait partie d'un groupe métal avant.
C'est une artiste puis elle a pas peur de
dire ce qu'elle pense.

Je m’appelle Emmanuelle Arseneau Cantin.

Je suis locataire. J'habite ici
depuis 2018, mais c'est ma mère qui avait cet
appartement-là avant

Elle a emménagé ici en 2013. J'ai
deux enfants, j'ai passé deux ans SDF,
quand mon fils était en bas âge.

C'est ça, à un moment donné, ma mère a décidé
de me céder son bail pour que je puisse
enfin avoir

une place pour être avec mes enfants.

Je me suis retrouvée ici avec toute son
barda.

Je n'avais pas envie de venir habiter ici,

mais je n'ai jamais nécessairement fait de
recherche non plus

pour habiter ailleurs.

J'ai déjà assez de vivre juste le
quotidien.

Habiter ailleurs, je ne sais pas.

Je suis à pied, je n'ai pas d'entourage.

Aller habiter ailleurs, où? Je ne sais pas.

Emmanuelle Arsenault semble être une personne

qui a vécu des situations de vie assez
précaires

avant de se poser là où vous l'avez
rencontré,

dans son appart.

Ça fait que ça, j'imagine que pour elle,

ça rend l'endroit encore plus symbolique
dans sa vie.

C'est comme un ancrage important.

Oui, puis malheureusement, c'est le cas

de plusieurs personnes qui sont dans la
zone tampon.

Emmanuelle, aujourd'hui, elle a des problèmes
de santé en plus,

qui limitent ses activités. Donc, si c'est
une femme qui

donne tout ce qu'elle a pour ses enfants,
puis elle s'implique

aussi dans le comité de défense des
locataires qui sont souvent

démunis devant la situation. Moi, je trouve
qu'Emmanuelle,

elle a une lecture vraiment très lucide de
ce qui se passe.

Tu sais, elle porte pas des lunettes roses,
puis en même

temps, bien, ça rend pas les choses plus
faciles pour elle,

là, au contraire.

On est déjà un quartier défavorisé. Il y a
plein de situations,

plein de gens vulnérables.

On vit déjà des situations

au quotidien qui ne sont pas évidentes.

Puis là, ça amène juste un stress

de « qu'est-ce qui va se passer? »

Le stress de ne pas savoir, puis en même
temps,

la frustration de « pourquoi

que là, ils viennent de se rendre

compte qu'il faudrait qu'on parte?

Puis c'est quoi vraiment qui est en arrière
de ça?

Il n'y aura pas moins de pollution

de l'autre bord de la ruelle.

Il y a de l'injustice, de
l'incompréhension,

de l'insécurité, de la peur, de la
tristesse,

de la nostalgie même.

Donc, Emmanuelle et les gens de
Notre-Dame-de-Protection font face à un
vrai dilemme

avec toutes les émotions qui viennent avec,
on l'entendait.

Bon, d'un côté, on sait que la pollution
est élevée dans le quartier.

Fait que j'imagine que c'est normal de
vouloir fuir le lieu

où l'air n'est pas nécessairement bon à
respirer.

Mais de l'air n'est pas nécessairement bon
à respirer,

mais de l'autre côté, tu ne veux pas perdre
ton chez-soi.

Donc, c'est assez contradictoire comme
sentiment.

Ce n'est pas un dilemme facile.

Non, c'est vraiment super polarisant comme
situation.

On ne veut pas rester dans un périmètre
toxique,

mais ça ne veut pas dire qu'on est en
accord non plus avec les méthodes qui ont
été déployées

pour la création de la zone tampon.

Puis, il y a plein de monde, t'sais comme
Emmanuelle,

qui se sont battus puis qui se battent
encore

pour éviter de perdre au change.

Au final, ces gens-là, ils vivent comme une
sorte de deuil.

Oui, puis c'est fou parce qu'on le sait
depuis longtemps

que la fonderie pollue,

mais quand même, du jour au lendemain,

la relocalisation qui est imposée,

ça leur tombe dessus un peu, sans crier
gare.

Ça arrive, puis c'est là que ça se passe.

Oui, puis ça m'a fait beaucoup me
questionner

sur la panoplie, dans le fond, d'émotions

que vit quelqu'un comme Emmanuelle à travers
tout ça.

Puis pas juste Emmanuelle, ça s'étend à
toutes les personnes

qui ont été ou qui vont être délocalisées
chez nous,

puis ailleurs aussi.

Puis, pour m'aider à mieux comprendre tout
ça,

j'ai réussi à parler à une autre Emmanuelle,

Emmanuelle Larocque, qui est professeure à
l'Université du Québec en Outaouais.

Puis, à la base, elle est travailleuse
sociale.

Puis, c'est elle d'ailleurs qui m'a fait
vraiment découvrir le concept du deuil
écologique.

C'est un domaine dans lequel elle se
spécialise aujourd'hui.

Le concept de deuil écologique en tant que
tel dans la littérature,

il apparaît juste depuis 2018.

Donc, c'est quand même assez récent qu'on
commence à réfléchir à ce concept-là en tant
que tel,

surtout en lien avec les changements
climatiques,

donc ce que les changements climatiques
apportent en termes d'éco-émotions.

On entend peut-être souvent parler
d'éco-anxiété, éco-colère et tout ça,

mais il y a aussi les éco-deuils qu'on peut
vivre.

Donc l'émotion qu'on peut vivre face à la
transformation négative du lieu où on
habite.

C'est comme un mal du pays quand nous
sommes encore à la maison.

Donc un sentiment d'être défamiliarisé,
déterritorialisé de son propre habitat, de
son milieu.

Puis, c'est aussi intrinsèquement lié à
l'attachement qu'on a à ce milieu-là.

Donc, on ne peut pas vivre de deuil
écologique si on n'est pas attaché au milieu
où on habite.

Emmanuelle Larocque m'expliquait que ça ne
date pas d'hier, le deuil écologique,

même si on ne mettait pas ces mots-là
là-dessus.

Ça fait quand même longtemps que les
communautés autochtones en vivent des
déracinements,

puis des transformations majeures de leur
territoire.

Peut-être que ces deuils-là, ces deuils
écologiques-là sont un petit peu mieux
documentés.

Oui, mais ça vient avec tellement
d'émotion, faire ce deuil-là,

le sentiment d'impuissance, de colère,
c'est beaucoup de choses à gérer.

Oui, puis les gens, ils ont aussi raison de
se questionner, puis d'être en colère.

C'est pas irrationnel. Les gens, ils
questionnent les choix que le gouvernement fait,

puis ils essayent aussi de reprendre un peu

de pouvoir sur la situation.

Puis, j'essaie de me mettre dans la
situation aussi

où il y a une diversité de gens qui ont des
situations

différentes dans ce quartier-là.

Ça ne nous affecte pas tous et toutes de la
même façon.

Tu sais, juste vivre les deuils dans nos vies de
tous les jours,

on ne le fait pas de la même façon.

Donc là, quand ça touche une collectivité,

est-ce que ça peut créer des conflits dans
la population?

Bien, sans parler ouvertement d'un conflit,
ça crée des tensions sociales, c'est certain.

Il y en a qui pensent que s'exprimer contre
le niveau des rejets toxiques, ça veut dire

qu'on est contre les travailleurs de la
fonderie alors que ce n'est pas ça du tout.

Il y en a qui disent qu'on devrait partir
si on n'est pas content avec la mine ou la

fonderie parce qu'elle a toujours existé.

T'sais comme si ça justifiait qu'elle
pouvait faire n'importe quoi et qu'au final,
elle avait plus de droits que les citoyens du quartier.

Je pense que c'est ça qui choque les gens.

Moi aussi, je trouve ça choquant parce que
je ne comprends pas

collectivement comment on en arrive à
laisser une multinationale,

multimilliardaire jouer avec notre
environnement et notre santé.

Je parle juste de Rouyn-Noranda.

Pour donner un peu de contexte, tu le dis,
elle a beaucoup de pouvoir.

Ça représente quoi la fonderie dans la
ville de Rouyn?

Est-ce que c'est ce qui fait vivre la
ville?

Je ne voudrais peut-être pas utiliser
l'expression de poumon économique,

mais tu vois ce que je veux dire.

Est-ce que c'est au cœur de toute
l'activité économique et de l'emploi et de tout?

C'est sûr que c'est un employeur important
dans la ville.

Puis elle contribue aussi à la vitalité
économique,

mais d'un autre côté, elle est nocive

pour notre santé, donc c'est pas si simple
de s'entendre

sur l'aspect essentiel

de la fonderie dans notre économie.

Mais, vu que c'est pas moi l'experte

là-dedans, j'ai eu l'occasion d'échanger
avec

Hugo Asselin, qui est professeur à l'UQAT,

l'Université du Québec en
Abitibi-Témiscamingue,

puis il est aussi directeur de la Chaire

Desjardins en développement

des petites collectivités. Puis, c'est

un peu lui qui a fouillé la question.

Aujourd'hui, Rouyn-Noranda fait partie des
villes au Québec qui ont le meilleur indice
de diversité économique.

Donc, le poids de la fonderie dans
l'économie de la ville n'est plus ce qu'il
était.

Et ce ne serait pas si dommageable que ça
que la fonderie ferme, surtout dans le
contexte actuel de pénurie de main-d'oeuvre.

Donc, la plupart des personnes qui
travaillent là pourraient se relocaliser
dans d'autres compagnies.

Il ne faut pas oublier que la fonderie Horne
à Rouyn-Noranda, ça représente environ 3 % des
emplois dans la ville.

Si on ajoute à ça les emplois indirects, ça
monte au double, donc à peu près 6 % des
emplois.

Donc, il y a beaucoup, beaucoup plus de
personnes qui ne travaillent pas pour la
fonderie que de personnes qui y travaillent.

Donc, le poids qu'une grosse entreprise
comme ça a dans la communauté est beaucoup
plus petit que ce qu'on s'imagine comme
citoyen, citoyenne.

Ok, Ariane, je m'attendais vraiment à des
chiffres

différents. Je suis un peu surpris par

la si petite proportion

de gens qui travaillent pour la fonderie.

Pourquoi nous-mêmes de l'extérieur, on a
l'impression

que c'est un rôle aussi important

dans la communauté, dans la ville,

dans l'économie? Bien, depuis longtemps,

le nom de la fonderie, il est partout

en ville. On le voit sur des arénas,

on le voit aussi sur différents événements.

Puis chez nous, tout s'appelle du cuivre.

Tu sais, le théâtre du cuivre, la promenade
du cuivre, etc.

Puis, les cheminées, on les voit de partout.

C'est vrai.

Puis, on connaît tous

quelqu'un qui travaille ou qui a travaillé
là,

ça fait partie du nous à Rouyn-Noranda.

Puis, on finit par croire qu'on y doit tout,

à cette entreprise-là.

Puis, depuis toujours aussi,

elle fait partie de l'identité de la
communauté.

La fonderie, elle est là depuis le début.

C'est par la mine Noranda puis la
fonderie Horne que la ville

a commencé. Ça va faire 100 ans

l'année prochaine. C'est vrai, ça fait

vraiment partie de l'identité du lieu.

Donc, ça peut créer de la confusion.

Il y a des exemples qui me viennent en
tête.

Ici, en Outaouais, il y a le nom McLaren

qu'on voit beaucoup dans les secteurs de

Masson-Angers, de Buckingham, parce que ça
a été

des bâtisseurs, puis des industriels.

Donc, les noms se retrouvent un peu
partout...

les parcs, les rues.

Ça frappe vraiment l'imaginaire des gens

qui visitent, des gens qui habitent les
lieux.

C'est comme ça. Il y a beaucoup de villes

et de villages qui me viennent en tête.

Il y a des exemples comme ça partout au
Québec, dans le fond.

Oui, c'est ça. Mais en vrai, pour Rouyn,

quand on regarde froidement

les chiffres qu'Hugo Asselin nous montre,

aujourd'hui, la fonderie, elle n'occupe
plus

une place si importante que ça

dans le marché de l'emploi.

Pour moi, ça valide un peu

la frustration des citoyens

qui pensent qu'ils pourraient avoir
d'autres solutions que ça.

OK, mais là, je te pose la question
froidement.

Est-ce que c'est une bonne solution de
fermer la fonderie?

Est-ce que c'est envisageable?

Bien, t'sais, telles que les choses sont
aujourd'hui,

puis si on regardait juste les enjeux de
santé,

moi, je répondrais oui.

Mais t'sais, moi, c'est pas comme ça que je
réfléchis à la situation.

D'ailleurs, t'sais, la fonderie, elle
a comme l'habitude de menacer de fermer

quand elle sent qu'elle doit se conformer à
certaines normes.

Hugo Asselin m'expliquait qu'elle utilise
souvent cette menace-là

pour essayer d'alléger un peu ses
responsabilités, si on veut.

Mais non, moi, la fermeture de la fonderie,
ce n'est pas ça que je voudrais

parce que c'est des emplois, mais aussi
parce que la fonderie

a fait partie d'un système quand même
important

du recyclage des déchets dangereux,

puis qu'il faut le faire quelque part, ce
recyclage-là.

Oui, oui, oui. Est-ce que tu as des
solutions en tête?

Tu proposerais quoi? Est-ce que ce serait
que la fonderie finisse par se plier aux
normes?

Bien, c'est sûr que moi, je voudrais que la
fonderie soit moins polluante,

puis même pas polluante du tout, si c'était
possible,

mais minimalement, je voudrais qu'elle
respecte les normes qui sont en vigueur
ailleurs au Québec.

Pas qu'elle reçoive une permission spéciale
de polluer chez nous comme si on était des
citoyens de dernière classe

et qu'on valait moins qu'à Westmount.

Parce qu'en ce moment, c'est comme ça que
beaucoup de gens se sentent chez nous.

Puis, comme moi, Hugo Asselin, il pense que
ça se peut d'amener le fardeau du changement

dans la cour de l'entreprise plutôt que dans
celle des citoyens

à qui on exige de partir dans le fond.

On parle des investissements de plusieurs
centaines de

millions de dollars pour mettre le site aux
normes, mais pour une compagnie qui déclare
des milliards

de dollars en profits à chaque année.
Alors, est-ce que c'est possible? Moi, je
pense que oui.

Est-ce que ça coûterait cher? Oui. Est-ce
qu'ils ont mis beaucoup d'investissement
dans ce site-là pendant des décennies? Non.

Alors, tout ça est lié et il faut respecter
le fait que des personnes puissent être
attachées à un territoire,

même quand ce territoire-là a été développé
par l'industrie au départ.

Mais on comprend qu'à la fin, on ne leur
doit rien à ces entreprises-là.

Le territoire aurait pu se développer d'une
autre façon et s'est développé de multiples
façons depuis que la ville a commencé à se
développer.

Hey Ariane, c'est quand même fou de penser
que, quand le gouvernement a eu deux
choix,

le premier étant de demander à Glencore de
moderniser ou de déplacer un quartier en
entier,

on a privilégié l'entreprise en lui
accordant des permissions spéciales.

Et là, on parle d'une permission d'émettre
qui est hors des normes habituelles.

Ça veut dire quoi concrètement?

C'est des chiffres qui sont vraiment
percutants.

Pour info, la norme québécoise d'émissions
d'arsenic, c'est 3 nanogrammes

par mètre cube. En mars 2023, le même jour
que l'annonce de la zone tampon, Glencore

recevait une autorisation ministérielle
leur demandant de réduire leurs émissions
d'arsenic

de 45 à 15 nanogrammes par mètre cube en
2027. Donc, c'est cinq fois plus
qu'ailleurs.

OK, donc là, on passe, ils sont à 45 en
moyenne.

On veut diminuer à 15,

mais ça, tu disais que c'est 3 nanogrammes,

la norme québécoise.

Oui, ça fait que la cible va être quand
même 5 fois plus élevée que partout
ailleurs.

Ça, c'est si on l'atteint en 2027.

Oui, c'est ça.

Wow!

Oui, fait que, en ce moment, 98 % de l'arsenic

qui était mis dans l'air au Québec

se retrouve dans le ciel de Rouyn-Noranda.

Puis 89 % de tout le plomb est mis dans
l'air au Québec et dans le ciel

de Rouyn-Noranda. Il y en a toute une liste
comme ça. Ça donne une petite idée.

C'est un non-sens déjà qu'il y ait un
quartier à côté d'une fonderie. Je pense que
tout

le monde est d'accord avec ça. Encore là,
je trouve que c'est un non-sens de tasser

du monde un peu plus loin sans faire
respecter les règles, déraciner du monde.

L'injustice est frappante quand j'entends
les statistiques, quand on entend aussi
Emmanuelle témoigner,

autant pour la santé

que pour la valeur patrimoniale

de ce quartier-là, des bâtiments,

la valeur qu'ont ces bâtiments-là

pour les familles. Donc là, même

si le gouvernement fait une zone tampon

et qu'ils font baisser les rejets toxiques

comme on l'exige à Glencore,

au final, il me semble que c'est un peu
insécurisant

d'habiter proche de l'usine

comme ça. En tout cas, moi, pour la santé

de mes enfants, de mes proches, de mes

voisines et voisins, je ne sais pas si je
trouverais ça vraiment troublant. Est-ce que
les gens pensent

quitter de leur propre gré?

Ils y en a qui partent, mais il y a plusieurs
éléments à soulever

dans ce que tu dis. Il y a comme des enjeux
de confiance perdus envers les
gouvernements. Puis,

c'est vrai qu'il y a un non-sens dans ce
projet-là. La pollution, elle va

pas s'arrêter à la limite du quartier
démoli.

Elle se répand sur des kilomètres

en périphérie. Donc, le problème,

il sera pas réglé avec la zone tampon,

je pense. Puis, tu sais,

on le sait pas si la situation,

elle va s'améliorer éventuellement

pour vrai. Ça, c'est une chose.

Pour les maisons et les logements, c'est
compliqué.

Il y a personne, c'est sûr,

qui tient mordicus à rester dans ce
quartier-là

une fois qu'ils sont au courant du dossier
de l'arsenic.

Mais, en même temps, on est en pleine
pénurie de logements.

Le marché de l'immobilier, il est super
élevé.

L'accès à la propriété est archi difficile.

Donc, relocaliser du monde, on les met où?

Même si on offre des compensations
financières et des indemnisations, ça ne
réglera pas tout.

Quand j'ai parlé à Emmanuelle Arsenault,
elle avait beaucoup de préoccupations par
rapport à ça.

Autant pour ses voisins, qui peuvent être
aussi dans des situations encore plus
précaires qu'elle.

Si on parle juste d'argent, c'est que
personne ne se retrouve entre deux,

pas d'endroit où se relocaliser, où être
incapable de payer son loyer,

où on va être indemnisé combien de temps.

Regarde, je paye 715 par mois pour mon
loyer. J'ai un 5 et demi. Jamais, je ne vais
être capable de retrouver ça nulle part.

J'ai une remise, j'ai une grande cour, j'ai
une galerie. Jamais je ne vais me retrouver
ça nulle part, nulle part,

nulle part. Une indemnisation, ok, mais
pour combien de temps? Si vous payez le prix
de mon

loyer, trois ans, après ça, je me ramasse
dans la rue, c'est sûr. Ça va être comme ça
pour tout

le monde. Les locataires annulent là. Même si
je connais beaucoup le dossier parce que je
suis

dedans à temps plein, je n'en sais pas
nécessairement plus que le reste du
quartier. On est comme les premiers touchés,

les premiers impactés,

mais ils parlent pas de nous autres.

Ils ont négocié avec la fonderie, avec la
ville,

avec, mais nous autres, c'est comme rien, rien.

OK, Emmanuelle et d'autres citoyennes et
citoyens

se sont mobilisés, il y a eu des
manifestations.

Oui, oui, puis les citoyens,

ils se sont organisés pour essayer

d'avoir un meilleur rapport de force

dans les négociations avec la fonderie,

avec les ministères.

Les rencontres citoyennes se sont
multipliées,

mais un combat comme celui-là, c'est
éreintant à la longue.

Il y a certaines personnes qui ont investi
des centaines d'heures de leur temps

pour siéger sur des comités.

Puis ça, c'est du temps qui est grugé dans
leur vie personnelle

et dans leur vie familiale.

Oui, c'est le classique David contre
Goliath.

Tu as d'un côté la compagnie qui peut se
permettre

de bien payer des gens

pour qu'ils veillent à leurs intérêts

à temps plus que plein et grassement

payés souvent. Et de l'autre côté,

t'as des citoyennes et des citoyens

qui, des fois, en arrachent déjà,

qui ont un travail à temps plein des
familles.

Ça crée un déséquilibre monstre.

Non, c'est pas évident. Puis, les gens
impliqués,

ils sont fatigués.

Je pense que l'usure morale,

psychologique, puis physique,

c'est comme une arme de combat ou une
tactique,

t'sais pour finalement décourager le monde.

Ça épuise, ça divise, puis ça démotive.

Au bout du compte, ils ne se sentent pas
plus entendus.

Puis, comme Emmanuelle disait, le processus
n'est pas plus transparent.

Au bout du compte, je pense que c'est un
peu tout ça, le deuil écologique.

Mais revenons-en au deuil, justement.

Une fois qu'on se dit qu'à Rouyn-Noranda,
les citoyens auront pas le choix de
déménager que

de toute façon on veut pas vivre dans un
environnement qui peut nous rendre malades
qu'est ce qui reste

pour les citoyens. Qu'est ce qu'on fait ? Il y a
encore plein de choses en suspens en ce
moment, je pense

que ça fait partie du stress qui vivent de
pas savoir aussi s'ils vont être perdants
financièrement,

puis en même temps même s'ils vont être
dédommagés à différents niveaux, puis
installés ailleurs, les compensations
financières,

ils ne compenseront jamais

pour leur énergie perdue, pour leur

temps, pour tout le stress

qu'ils ont subi. Puis, tu sais, ils vont
perdre

leur maison, mais ils vont aussi perdre

le tissu social du quartier.

Puis, je pense que pour beaucoup de monde,

l'attachement émotif qu'ils ont

envers ça, il est vraiment très fort.

C'est un lieu qui est rempli de souvenirs,
puis qui fait

vraiment partie de qui ils sont.

Je me suis fait dire, oui, mais tu vas
peut-être avoir un bel appartement neuf puis j'en

ai rien à foutre d'avoir un bel appartement
neuf préfabriqué avec des murs vides. Que
t'entends ton

voisin qui n'a pas d'âme. Qui n'a pas de...
je sais pas... Qui n'a pas de vécu... C'est une
vieille

maison. C’est délabré, le toit coule,
mais en même temps, elle est bâtit comme
qu'elle est bâtit,

puis ça n'existe plus. Je trouve que les
maisons ont pu... un peu comme tout dans le
fond, il n'y a plus rien qui a une âme qui
est construit.

Tout est fabriqué.

C'est des vieilles maisons, puis elles ont
beau être contaminées, il n'y en a pas une
de pareille.

Elles sont toutes, je ne sais pas, il y a une
âme, il y a le vécu.

De quitter sa maison comme ça, de façon
forcée, c'est un sujet qui touche les gens
de plein de façons.

On parle de deuil écologique depuis tantôt,
de catastrophes naturelles ou de changement
climatique, mais il y a aussi les deuils à
faire

quand on quitte une maison, je ne sais pas,
après une séparation

ou un déménagement qui arrive alors qu'il
n'était pas nécessairement prévu.

Petite parenthèse, moi, j'ai écrit une
pièce de théâtre là-dessus

et ça m'a fait prendre conscience quand on
la présentait devant le public

à quel point les gens sont attachés à leur
milieu de vie

et aussi à quel point nos maisons font
partie de notre identité,

font partie vraiment de qui on est.

Puis quand on les abandonne,

on laisse aller une partie de nous-mêmes,
de qui on est.

Oui, puis il y a un autre citoyen qu'on a
interviewé, qui nous a dit que le jour où sa
maison va être démolie,

c'est le jour où elle va mourir.

Pour lui, ce lieu-là, il est vivant.

Puis, il y a un autre monsieur, lui,

qui nous a dit qu'il voulait la mettre
belle

pour le grand départ.

Ça nous a beaucoup renversé cette idée-là
de la maison qui meurt.

Oui, c'est comme une cérémonie, un rite de
passage.

C'est tellement puissant comme émotion.

Oui, puis les émotions qui sont vécues par
les citoyens

de la zone tampon sont pas à négliger.

C'est légitime, je pense.

Puis de l'extérieur, c'est sûr que les gens
peuvent se dire,

« Revenez-en, c'est juste du matériel. »

Mais nous, on a perçu vraiment une forme de
détresse,

dans le fond, chez ces gens-là.

C'est vraiment le bordel, parce que je suis
comme,

pourquoi je donnerais une go pour, enfin,

t'sais décorer, mettre ça à mon goût chez moi?

J'ai plus la drive d'investir pour que ça a
l'air de chez nous.

Non, il y a comme un désinvestissement un
peu,

un peu beaucoup.

Non, on n'a plus de projet,

c'est en train de vraiment s'effriter.

Si on sait qu'on ne partira pas demain ou
dans quelques mois,

ça peut prendre encore un minimum de 2 à 4
ans.

Ça va être pénible de vivre de 2 à 4 ans comme ça...

dans quoi... je me dis que bon,

je suis tu mieux de commencer à sortir du
stock,

à paqueter, à épurer, à faire un tri de ce
que je garde,

ce que je garde pas, puis là, 5 minutes
après,

je suis comme de la merde, ils crisseront
la pelle dans mon bordel, c'est tout, je
vais ramasser ce que j'ai besoin,

puis ils se démerderont avec le reste.

C'est comme... c'est ça, d'une minute à
l'autre,

je le sais plus, là.

J'ai beaucoup d'empathie pour ce que vit
Emmanuelle,

puis honnêtement, j'espère qu'il y a une
forme d'aide

qui est offerte aux gens du quartier, que
ce soit...

je sais pas, est-ce qu'il y a des
travailleurs sociaux,

de l'aide psychologique qui est fournie aux
gens

qui sont affectés par la situation?

Oui, oui, il y a de l'aide qui leur est
offerte.

Je pense qu'elle est pas toujours si facile
d'accès.

Les gens se sentent quand même abandonnés
un peu là-dedans.

C'est une situation confrontante parce que
c'est une problématique,

c'est un problème personnel finalement
qu'on vit.

Il faut le gérer soi-même, mais aussi c'est
une situation collective.

Donc, ces deux tableaux, je ne saurais pas
sur quel pied danser.

Je pense que chaque personne vit ça à sa
façon.

Les gens, ils essayent quand même de
rebondir

et de se projeter dans l'avenir,

de trouver du sens là-dedans, de faire la
paix avec la situation, dans le fond.

Emmanuelle Larocque, elle exprime bien
cette situation-là.

Il y a quand même des émotions communes
entre les deuils écologiques

puis les deuils, disons, plus généraux, où
on peut vivre la colère,

on peut vivre de la culpabilité, de la
tristesse.

Je dirais, les étapes du deuil en tant que
telles,

elles ont un peu été évacuées, parce qu'une
chose qu'on ne veut pas faire,

justement, c'est de psychologiser le deuil
écologique,

puis de responsabiliser l'individu en
disant « bon, tu vis un deuil, alors
qu'est-ce que tu vas faire pour te soigner ? »

alors que c'est très structurel.

Alors, on veut vraiment éviter, au niveau
du deuil écologique, d'individualiser le
problème,

de responsabiliser la personne, puis plutôt
de le voir comme un enjeu qui est
systémique, structurel,

même qui provient des rapports coloniaux
qu'on a avec la nature.

Puis de traiter ces rapports-là à la terre,

donc c'est plus d'aller vers comment on
peut aider

à reconnecter les gens ensemble,

donc collectiviser, de pouvoir en parler
ensemble,

de pouvoir s'activer ensemble,

mais aussi de pouvoir mettre en place

des méthodes de reconnexion au vivant,

de reconnecter à son corps,

à cette sensibilité-là humaine qu'on a,

qu'on a peut-être perdue en cours de route,

puis qu'on aimerait

retransmettre justement aux décideurs,

aux élus, pour qu'eux aussi ressentent

les deuils qui sont vécus

par les gens de leur communauté

et puis les non-humains aussi,

les effets que ça a.

C'est important de se rappeler que le deuil
écologique,

ça touche, oui, l'individu, mais que c'est
surtout

un enjeu collectif. Puis ça, on le comprend

dans toute l'histoire de la fonderie Horne,

c'est pas fini. On va en savoir plus

dans les prochains mois, les prochaines
années aussi.

Ariane, qu'est-ce qu'on peut faire pour pas
baisser les bras?

Qu'est-ce que font les citoyens de
Rouyn-Noranda en ce moment?

Bien, ils se mettent en action.

Il y en a qui répondent à ça par l'art, par
exemple.

Il y en a qui militent aussi. Il y a Mère
au front.

Puis il y en a à travers des comités de
citoyens

qui essaient de s'entraider,

qui continuent leur discussion avec le
gouvernement.

Emmanuelle Larocque puis Hugo Asselin, les
deux experts que j'ai rencontrés,

disent d'ailleurs que tous les deux, c'est
une façon assez positive de faire face aux
deuils

écologiques que collectivement les gens se
mettent en action. Puis d'un autre côté,
c'est sûr que

la mobilisation citoyenne, ça a ses
limites, ça use, puis ce n'est pas une
solution miracle.

Je pense que ça ne remplace pas des décisions
politiques qui devraient se prendre,
mettons.

C'est surtout que ça n'enlève rien aux
difficultés qui sont vécues par les citoyens

et aux défis qui les attendent.

Mais je suis assez d'accord avec Emmanuelle

et Hugo, la solidarité, ça

aide à se sortir de

l'apathie et du cynisme ambiant.

Des fois, ça donne espoir

et ça donne espoir que les voix

qui parlent fort à

plusieurs vont finir par être

entendues plus loin.

Je suis très reconnaissant d'avoir entendu

ces voix-là et que vous les

fassiez résonner avec le collectif.

Ariane, merci infiniment.

On va suivre les développements encore plus
attentivement

dans les prochains mois et les prochaines
années.

L'heure de grande écoute est une série de
Transistor Média

produite en collaboration avec Télé-Québec.

Écoutez tous nos épisodes sur les
plateformes de Télé-Québec,

sur Apple Podcasts ou l'application de
votre choix.

Cet épisode a été réalisé par Francis
Thibault.

À la recherche, le collectif

Tombé debout, composé d'Ariane Ouellet,
Violaine Lafortune et Valérie Hamelin.

Enregistrement, montage
et mixage audio : Simon Coovi-Sirois.

Musique originale : Alexis Élina et
Simon Coovi-Sirois.

Caméra et montage vidéo : Patrick Lozinski.
Productrice au contenu : Audrey Blackburn.

Scripte-édition : François Desrochers.

Coordonatrice : Clara Gauthier-Morrison.
Aux communications : Louis-Philippe Roy.

Visuel : Bureau 60A
L'indicatif musical de P'tit Béliveau

Merci à Steven Boivin, Clara Lagacé
et Sophie Lacelle-Bastien

de Transistor Média, à la Ville de Gatineau

et au ministère de la Culture et des
Communications

qui a rendu ce projet possible.

Je m'appelle Julien Morissette. Merci
d'avoir été à l'écoute.